83 ans après, ce chef-d'oeuvre mythique signé par l'une des plus grandes légendes du cinéma pourrait redevenir une réalité... mais pas comme on l'imaginait
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Sorti en 1942 amputé de 43 min de son montage initial, remonté sans scrupule par le studio dans le dos d'Orson Welles, "La Splendeur des Amberson" est un film maudit et mythique. Une entreprise spécialisée dans l'IA propose de reconstruire le film.
© Janus Films
Pour le regretté William Friedkin, c'était "le Saint Graal des films perdus". Sorti en 1942 amputé de 43 min de son montage initial, remonté par le studio RKO dans le dos d'Orson Welles dans une version qui fut en prime laminée par sa projection-test, La Splendeur des Amberson a connu un destin des plus chaotiques. Jusqu'à un tout récent rebondissement...qui devrait faire grincer quelques dents...
Orson Welles expédié en Amérique du Sud
Les Etats-Unis entrent en guerre au moment même où Orson Welles termine le montage préliminaire de son second film après Citizen Kane, La Splendeur des Amberson. Mais en 1942, Orson Welles est expédié par la RKO au Brésil, avec la bénédiction de Nelson Rockfeller.
Ce dernier, homme politique alors coordinateur du bureau des affaires inter-américaines sous la présidence Roosevelt, souhaitait développer une politique de promotion de la culture nord américaine en Amérique du Sud. La mission de Welles fixée par les producteurs : tourner un documentaire à la façon d'un carnet de voyage, en sillonnant les principales villes. Documentaire que Welles baptisera It's All True.
Avant de partir, Welles confie à Robert Wise le soin de monter son film, selon ses instructions, qu'il devait lui transmettre par téléphone et télégraphe, puis de lui apporter cette version à Rio pour qu'il peaufine le résultat final sur place. Pas vraiment enthousiaste à l'idée de filmer la population locale, il est de plus handicapé du fait des restrictions aériennes imposées en temps de guerre : impossible de faire venir les bobines de son film au Brésil.
Un film charcuté dans le dos du cinéaste
Le 17 mai 1942, la RKO décide de pourtant montrer son film, dans son dos. La projection test est une catastrophe. Le studio va alors, toujours sans en informer Welles, couper 43 min du film, sur une durée totale de 2h12, tandis qu'il change complètement la fin, imposant un Happy End.
Le film fit un fiasco. Cruelle ironie supplémentaire : le montage initialement prévu par Welles, dont certains disaient qu'il était même supérieur à celui de son chef-d'oeuvre Citizen Kane, fut perdu à jamais lors d'un incendie dans un entrepôt. Ajoutons à cela que la RKO n'avait même pas gardé de copie du film, malgré les conseils avisés du fameux producteur David O Selznick: "il y avait des gens qui reconnaissaient la valeur du film" leur avait-il dit.
En 2021, une équipe de chercheurs s'est donné la mission de retrouver une version intégrale du film, supposée dormir quelque part... Au Brésil. Une quête du Graal menée par un documentariste, Joshua Grossberg, qui a cherché pendant 25 ans cette bobine perdue du film. Un article daté de juin 2023 du Guardian fait mention de cette recherche, qui ne semble hélas pas avoir été couronnée de succès.
Mais il évoque aussi dans le même temps un incroyable travail de reconstruction du film mené depuis des années en parallèle par un homme, Brian Rose, à partir d'éléments disparates du film récupérés avec une patience infinie. Il a d'ailleurs baptisé son entreprise The Ambersons Project, qui n'est toujours pas achevé à ce jour.
43 minutes manquantes reconstruites... par une IA
Si l'on prend longuement le temps de dérouler plus haut le destin contrarié du film, c'est parce qu'une plateforme boostée à l'I.A., baptisée Showrunner et soutenue par Amazon, vient de proposer (via le Hollywood Reporter) de reconstruire le film avec ses 43 minutes manquantes. On sent déjà poindre la levée de boucliers du côté des puristes, déjà circonspects avec ce qui a été récemment fait concernant l'exploitation du Magicien d'Oz, retravaillé par une IA pour être exploité sur la Sphère de Las Vegas...
Vendredi 5 septembre, Edward Saatchi, le PDG de la société, a annoncé un nouveau modèle d'IA conçu pour générer des récits longs et complexes, visant à terme la longueur d'un long métrage, des films d'action en direct - pour sa plateforme entièrement dédiée au contenu IA, qui permet aux utilisateurs de créer leurs propres épisodes de séries télévisées à partir de quelques mots seulement. C'est quand même sidérant.
"D'année en année, la technologie se rapproche de plus en plus de la possibilité de créer des films entiers à l'aide de l'IA" a expliqué Edward Saatchi. "Aujourd'hui, l'IA ne peut pas soutenir une histoire au-delà d'un court épisode".
L'entreprise Showrunner se propose donc de tester son outil IA sur La Splendeur des Amberson, en reconstruisant le film, avec le soutien de Brian Rose, évoqué plus haut. "Nous commençons avec Orson Welles parce qu'il est le plus grand conteur des 200 dernières années. Beaucoup de gens sont à juste titre sceptiques de l'impact de l'IA sur le cinéma, mais nous espérons que cela donne aux gens le sentiment d'une contribution positive que l'IA peut apporter à la narration" a commenté Edward Saatchi au micro du site IndiWire.
Tout en s'appuyant sur le colossal travail d'archiviste mené par Brian Rose, Showrunner combinera l'I.A et techniques cinématographiques traditionnelles pour reconstituer les images perdues. Certaines séquences seront tournées avec des acteurs.
Ces scènes seront ensuite retravaillées par IA pour faire apparaître les anciens comédiens du film original grâce au face swap; un procédé qui utilise l'IA pour échanger les visages de deux personnes sur une photo ou une vidéo. Il ne sera toutefois pas question de commercialiser cette version, car la société n'a pas acheté les droits du film auprès de Warner Bros. Discovery.
Dans une déclaration transmise à Variety, David Reeder, de Reeder Brand Management, qui gère la succession de Beatrice Welles, déclare ne pas avoir été informé de ces projets concernant La Splendeur des Amberson.
"Cette tentative de faire de la publicité sur le génie créatif de Welles est décevante, d'autant plus que nous n'avons même pas été prévenus. Si l'IA est inévitable, elle ne peut néanmoins pas remplacer l'instinct créatif inhérent à l'esprit humain".
publié le 12 septembre, Olivier Pallaruelo, Allociné