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"Aller vers des choses inattendues sur la forme" : quelle célèbre émission a inspiré la nouvelle comédie détonnante de Fabrice Eboué ?

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Quatre ans après "Barbaque", Fabrice Eboué revient derrière la caméra et s'attaque aux questions identitaires avec "Gérald le Conquérant", nouvelle comédie mordante qu'il évoque avec nous.

© Wild Bunch Distribution

Attention, comédie grinçante ! Ce qui est peut-être un pléonasme lorsque l'on parle de Fabrice Eboué qui se plaît à transposer son humour "qui dépote" (pour reprendre ses propres termes) de la scène au cinéma, et ce depuis 2010 et la sortie de Case départ, où il s'attaquait à l'esclavage avec son compère du Jamel Comedy Club Thomas Ngijol. Il a depuis évoqué la religion et le vivre-ensemble (Coexister) ou encore le veganisme (Barbaque), et il se tourne aujourd'hui vers les questions identitaires avec Gérald le Conquérant.

Soit l'histoire d'un Normand, joué par Fabrice Eboué lui-même, qui veut l'être plus que les autres et décide de faire construire un parc d'attraction identitaire à la gloire de la légende locale Guillaume le Conquérant. Toute ressemblance avec un sujet d'actualité n'est évidemment pas fortuite (surtout que le Puy-du-Fou est ouvertement mentionné), mais l'acteur et réalisateur ne s'attendait pas à ce que sa nouvelle comédie résonne à ce point avec l'époque dans laquelle elle sort.

Preuve que Fabrice Eboué a encore visé juste avec cette comédie décapante où l'on rit beaucoup (et parfois jaune), filmée comme un faux documentaire à la The Office, format qu'il a déjà approché via Inside Jamel Comedy Club ou Tout simplement noir, et qui lui permet à la fois de rendre hommage à cette Normandie dont il est originaire (et où il a déjà présenté le film lorsque nous en parlons avec lui) et à une célèbre émission de télévision.

AlloCiné : Comment le film a-t-il été accueilli en Normandie ?

Fabrice Éboué : Il est bien accueilli. J'ai notamment eu une très belle soirée à la fac de Caen, dans un grand auditorium avec sept cents personnes dedans, et ça leur parlait directement, ils avaient toutes les références. Et puis c'était spécial pour moi, puisque c'est là que se sont rencontrés mes parents au début des années 70. C'est pour ça que c'était très sympa pour moi, au-delà du fait que les retours sont très bien. Moi j'ai un public qui aime ce qui dépote, mais j'ai aussi présenté le film à Falaise, où il y a le château de Guillaume le Conquérant avec sa statue, et la moyenne d'âge dépassait les 60 ans, donc j'étais pas trop sûr, mais il a bien été accueilli aussi. Je n'étais pas certain parce que c'est une forme qui est différente du cinéma traditionnel, avec un rythme plus lent que les trucs très découpés, ce qui peut en égarer certains.

Oui parce que la forme de cette comédie oblige à faire une mise en scène qui est moins jolie, avec des plans décadrés.

C'est pire que ça, on cherche à être sales à des moments. Quand je dis "sale" c'est : ne pas cadrer précisément un personnage, aller le chercher en vrac, être en retard sur une réplique... Quitte même à mettre une réplique en off pour montrer que le caméraman ne l'a pas eue car il n'était pas sur la personne. On essaie de découper le moins possible, d'avoir le plus de plans séquences, que ça bouge parce qu'il faut aller chercher les gens, de la même manière qu'il ne faut pas non plus un montage trop léché, trop logique. Tu dois avoir l'impression que certains moments durent trop longtemps. Il ne faut pas chercher la chute à tout prix, et c'est la différence avec une comédie classique.

Et comme on est sur un humour qui repose sur de la gêne, il faut laisser ce long silence qui accentue le flottement.

Bien sûr ! J'ai pas mal parlé de The Office, et là tout repose sur cette gêne, avec les regards caméra. Comme ici, dans la scène d'anniversaire où l'autre fait siffler le ballon pendant qu'ils sont tous les trois en train d'attendre : tout est dans la gêne, quand tu te dis que c'est un pauvre trio, et c'est ainsi que ça marche ici.

"On cherche à être sales à des moments"

En tant que metteur en scène, il n'y a pas un côté frustrant lorsqu'on est obligés de ne pas faire des belles images ainsi ?

Non car c'est un exercice qui est complètement différent. Et au contraire on se prend au jeu, quand tu dis à ton chef opérateur qui est en train de cadrer : "Là tu m'as anticipé le truc." Ben oui, le mec, il a l'habitude de faire ses comédies, et là on ne veut pas anticiper, on veut qu'il soit en retard sur lui. C'est amusant de recadrer tout le monde, et ce qui est super intéressant aussi, c'est qu'en termes de créativité, on est beaucoup plus libre que sur un film traditionnel. C'est une équipe qui est très légère, c'est un tout petit budget. Il m'est arrivé certains matins dire qu'on allait faire autre chose que ce qui était prévu car ça ne fonctionnait pas.

Tu as cette liberté de tenter, de la même manière que tu as beaucoup d'images et que tu en enlèves parce que ça marche différemment selon les moments. Mais c'est aussi normal car c'est mon cinquième film, donc on se pose la question de ce qu'il faut continuer. Moi je n'arriverais plus à faire un petite comédie classique. Il y a des choses qui sont très efficaces, mais ce n'est pas ce qui m'excite. J'ai envie d'en venir aux mains. J'y reviendrai sans doute par la forme, mais au niveau du fond il faut que ce soit un peu coup de poing.

Et dans la forme, on sent une continuité après la série "Inside Jamel Comedy Club" ou la séquence de "Tout simplement noir" dans laquelle vous apparaissiez.

Oui, et j'ai co-écrit Tout simplement noir. C'est vrai que c'est un truc que je connais depuis longtemps, mais je ne voulais pas le faire en mettant en scène qui je suis dans la vraie vie. Ce que fait Raphaël Quenard dans I Love Peru, que j'ai beaucoup aimé, je trouve qu'il le fait très bien. Mais moi je voulais incarner autre chose, que ça change. D'où ce look : il ne fallait pas que ce soit moi, sinon ça ne marchait pas, donc j'ai dit que je voulais une perruque, une nouvelle coupe de barbe, des cicatrices, des tatouages. C'est aussi la première fois que j'ai essayé de jouer un personnage.

Est-ce que jouer un personnage comme celui-ci ça n'est pas une manière de ne pas perdre l'attachement envers lui, d'éviter de le rendre caricatural ?

Je ne sais pas si c'est le fait que je l'incarne. Je pense que c'est aussi dans l'écriture qu'on a quelqu'un d'attachant, parce qu'un être humain qui rêve est forcément attachant. Et comment on donne de l'attachement à un personnage ? En lui donnant une certaine empathie, quand les gens peuvent se reconnaître en lui : c'est-à-dire que quelqu'un qui rêve, c'est toujours beau. Un projet, c'est toujours beau. C'est le moteur de nos vies, donc un personnage comme ça, s'il n'a pas de rêve, il n'est pas intéressant. Donc il rêve et il a ce côté, avec son beau-fils, qui le rend attachant, avec sa mère aussi. On sent que ce n'est pas un salaud, c'est un mec qui aime les siens.

Sa femme le défend dans son rêve mais il va perdre pied parce qu'il y a un truc qui est biaisé d'entrée de jeu. C'est ça qui est intéressant et ça on comprend. Ce que j'ai aimé aussi et là où les spectateurs sont surpris, c'est cette fin. Personne n'est capable d'anticiper le dénouement, mais les gens rient quand même.

Est-ce qu'il y a eu quelque chose de particulier qui a déclenché ce projet ?

J'ai souvent des idées de scénario, voire des choses déjà écrites dans ma besace, des premiers jets qui ne veulent pas dire grand-chose. Mais la Normandie, ça fait longtemps que je voulais parler des mes origines maternelles, de tout ça, de mon attachement à cette région. Et dans mon spectacle, avant Gérald le Conquérant, j'avais fini par parler du Parc Astérix, où j'avais été avec mon fils, et j'y disais : "Le Parc Astérix nous sert des burgers et du Coca. C'est ça le parc des Gaulois ?" Et là, en ayant envie de faire ce truc sur les Normands, j'ai compris ce que j'avais envie de faire : un Normand qui va être plus normand que le Normand, et qui va ouvrir un parc à l'image de la Normandie.

Et c'est pour ça qu'il va s'égarer dans les histoires identitaires, car il fait ça pour montrer qu'il est plus normand que le Normand. Peut-être parce qu'il n'a pas la bonne gueule, et c'est comme ça qu'il va se perdre petit à petit.

Vous avez rencontré des Gérald en Normandie ?

En Normandie non. Peut-être dans d'autres régions, mais en Normandie je n'ai pas rencontré de cas extrême. Après, quel que soit le thème de mes films, je découvre souvent qu'il y a des intégristes dans tous les thèmes, puisqu'ils viennent m'insulter sur les réseaux sociaux. Dès qu'ils se sentent un peu caricaturés, c'est systématique. En tout cas, pour l'instant, en Normandie, j'ai plutôt eu des bons retours, et surtout des choses assez sympathiques. Les gens sont contents qu'on parle de la région.

Est-ce que la forme du faux documentaire était présente dès l'origine, ou elle s'est imposée au fil de l'écriture ?

Comme vous le disiez, j'ai déjà fait deux projets qui tournaient autour. Mais ce qui a été l'élément déclencheur, c'est quand j'ai dit qu'un mec qui avait la folie des grandeurs, ça me faisait penser à Strip Tease. Dans l'émission, t'avait "La Soucoupe et le perroquet", avec le mec qui veut faire décoller sa soucoupe volante et tu sais très bien que ça ne marchera jamais ; "500 grammes de hachis", le gars veut faire un film à 100 millions de budget, alors qu'il n'a jamais rien fait de sa vie, t'es mort de rire quand il va à Cannes. T'as aussi les deux comiques qui montent à Paris, les indépendantistes savoyards qui essayent de se bouger.

Tu sais que tout ça est vain, parce qu'il y a un truc, mais tu t'attaches à ces personnages. Et je me suis dit que la folie des grandeurs me faisait penser à Strip Tease et qu'il y avait un truc à creuser dans ce sens.

"Je ne m'attendais pas à ce que le film soit de plus en plus actuel"

À quel point l'actualité peut vous servir de source d'inspiration ?

Je savais très bien qu'en faisant un film où l'identité est la base, la revendication numéro un, on allait être dans un truc très actuel. Mais au-delà de ça je ne m'attendais pas, comme le film a été tourné il y a un an et demi, à ce que ce soit de plus en plus actuel et de plus en plus prégnant. Et ce qui me fait plaisir quand je vois le film, c'est que c'est quand même un reflet de tout ce qu'il se passe actuellement, avec toutes ces grandes questions : qu'est-ce que l'identité ? Où ça s'arrête ? Où commence-t-elle ? Qu'est-ce que c'est qu'être ceci ou cela ? Qu'est-ce que c'est qu'être normand ? Ce film aurait pu se tourner en Bretagne, en Corse, en Normandie, c'est une fable. J'ai mis ça comme prétexte parce que j'ai mes origines normandes.

Est-ce que vous avez le sentiment que l'on perd cette capacité à y aller à fond, à manier l'humour noir, dans la comédie aujourd'hui ?

Je me rends surtout compte que le cinéma des années 70 et surtout 80 était plus libre. Mais c'est la période qui voulait ça. Je crois que les artistes sont aussi le reflet de la période dans laquelle ils évoluent, et là on arrivait après mai 68 donc il y a un côté beaucoup plus libertaire dans tout ce qui était fait. Et moi j'ai basé ma construction artistique sur des choses comme C'est arrivé près de chez vous, Bernie... Je n'ai pas l'impression d'aller trop loin, puisque quand je regarde les films du Dogme que j'adore, comme Les Idiots ou Festen, ça va super loin. Mais c'est ce qui me fait marrer, et je vais vouloir faire un truc qui me ressemble, tout simplement.

Mais je ne me pose pas la question de savoir ce que font les autres. Moi je fais un truc qui est cohérent avec ce que je peux faire sur scène. Les gens, quand ils viennent me voir sur scène, ce n'est pas pour voir quelque chose de mièvre ou de tiède. Ils veulent un truc qui va à fond et c'est ce qu'ils veulentaussi dans les films.

Est-ce qu'il vous arrive quand même de vous auto-censurer, à l'écriture, au tournage ou au montage ?

Au spectacle, en faisant des rôdages, tu as le retour tout de suite, c'est immédiat. Ta censure, c'est que ça n'est pas drôle : tu vois bien pendant trois soirs de suite que ça ne rigole pas, dont on arrête, point barre. Là c'est plus compliqué : on est déjà moins dans le rire immédiat que sur scène ou que dans certaines comédies, et que la construction est particulière. Mais je me refuse à faire des projections test, parce que je pense que le travail d'un artiste, c'est de créer quelque chose de singulier. Si tu commences à mettre des panels dans une salle, avoir trois cents avis de gens, tu vas tiédir la chose.

Ça pour moi c'est un erreur, quand on veut un produit réellement artistique et pas un produit de type commerce. Donc je ne censure pas. Après il y a l'attente de la première fois où tu vas montrer le film : j'ai fait L'Étrange Festival, où il y avait une vraie attente, et ensuite j'ai fait deux ou trois petites retouches, selon le rythme de la salle, le rire...

Y a-t-il des sujets sur lesquels vous ne pensez pas pouvoir aller dans la comédie ?

Pour vous donner un exemple : quand j'ai dit que j'allais parler de la Normandie, on m'a demandé pourquoi je ne parlais pas de mon père, arrivé dans les années 70 pour devenir médecin puis gynécologue. Mais pour moi c'était un sujet galvaudé. La famille ou l'Africain qui arrive en Normandie, ça ne m'intéressait pas. Ça n'était pas original et je craignais que cela donne une comédie déjà vue, tant il y a des choses qui ont déjà été faites. J'essaye surtout de trouver des choses qui vont me permettre de faire un pas de côté, d'être différent des autres. Je ne pense pas au résultat, mais à comment aborder un thème. Le fond peut être plus classique, car on peut avoir une forme différente et un un fond commun, mais aujourd'hui j'essaye d'aller vers des choses assez inattendues sur la forme.

Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Paris le 24 novembre 2025

publié le 3 décembre, Maximilien Pierrette, Allociné

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