"C'est un film dur, mais le sujet l'est aussi" : il y a 54 ans, ce chef-d'oeuvre maudit classé X à sa sortie est devenu invisible par la faute de son studio
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Sorti en 1971, frappé d'interdiction et censuré dans de nombreux pays, "Les Diables" de Ken Russell est un extraordinaire film, hallucinant et halluciné, hélas devenu quasi invisible en raison du veto de son studio producteur, Warner Bros...
© Warner Bros.
Décédé en 2011 à 84 ans, Ken Russell est hélas un cinéaste totalement méconnu du grand public et un peu oublié aujourd'hui; sauf évidemment par les cinéphiles qui continuent, à juste titre, de vouer un culte tenace à ce réalisateur britannique et son oeuvre très singulière, assez inclassable.
Auteur d'un opéra rock culte en 1975, Tommy, avec le mythique groupe de rock The Who, on lui doit aussi un polar érotique avec Les Jours et les Nuits de China Blue; un biopic / drame musical consacré à au compositeur Mahler; un film fantastique (Le repaire du ver blanc); un thriller avec Michael Caine (Un cerveau d'un milliard de dollars), pour ne citer que ces quelques exemples.
Mais son oeuvre la plus célèbre, la plus sulfureuse et polémique, reste Les Diables. Sorti en 1971, porté par un extraordinaire duo, le regretté Oliver Reed et Vanessa Redgrave, qui y trouvait aussi sans doute le meilleur rôle de sa carrière, Les Diables fut jugé si choquant et blasphématoire, pornographique même, qu'il fut classé X à sa sortie en Grande-Bretagne, et interdit dans bon nombre de pays, dont la Finlande, qui n'a levé l'interdiction... qu'en novembre 2011. 54 ans après sa sortie, il reste un des films les plus controversés de l'Histoire du cinéma.
Une des plus fameuses affaires des annales judiciaires du royaume de France
Inspiré à la fois d'une nouvelle écrite par Aldous Huxley, Les Diables de Loudun, publiée en 1952, et d'une pièce de théâtre adaptant cette même oeuvre, le film de Ken Russell évoque une affaire historique tout à fait authentique.
Il raconte la passion brûlante nourrie par la mère supérieure de l'ordre des Ursulines (Vanessa Redgrave) pour l'abbé Urbain Grandier (Oliver Reed), figure charismatique et controversée qui enchaîne les liaisons avec ses ferventes admiratrices tout en régnant sur Loudun, une agglomération fortifiée convoitée par le cardinal Richelieu, qui étend son pouvoir à l'ensemble du royaume de France. La terrible Inquisition est alors envoyée dans les murs de la ville...
Connue sous le nom de L'affaire des démons de Loudun, aussi appelée affaire des possédées de Loudun, cette chasse aux sorcières lancée par le cardinal de Richelieu avec la bénédiction du roi Louis XIII dans les années 1630 est l'une des plus fameuses affaires des annales judiciaires du royaume de France.
Le studio United Artists avait initialement proposé l'idée de ce film à Ken Russell, mais avait abandonné le projet après avoir lu son scénario final, le jugeant trop controversé. Warner Bros. a ensuite accepté de produire et de distribuer le film.
"Les Diables est un film dur, mais le sujet l'est aussi"
Féroce charge contre la religion et ses dérives, ainsi que la répression du désir, criblé de scènes d'une audace inouïe et à l'esthétisme baroque renversant, Les Diables est un film hallucinant et halluciné, qu'il serait d'ailleurs tout bonnement impossible à (re)faire aujourd'hui.
"Nous n'avons jamais eu l'intention de faire un joli film chrétien. Charlton Heston en a déjà fait suffisamment... Ce film parle de personnes tordues" dira Oliver Reed à propos de la censure dont le film fit l'objet.
"Les Diables est un film dur, mais le sujet l'est aussi. J'aurais aimé que les personnes qui ont été horrifiées et révoltées par ce film aient lu le livre, car les faits bruts sont bien plus horribles que tout ce que l'on voit dans le film" lâchera pour sa part Ken Russell.
"Il y a des puissances à la Warner Bros. qui ne veulent pas que certains films soient vus"
En fait, le film semble être devenu depuis sa sortie un véritable embarras pour Warner Bros. Hormis une antique VHS, il n'est jamais sorti en DVD (sauf une version bootleg...) ni même en Blu-ray, en raison d'un veto du studio. Et qui dure encore aujourd'hui, rendant ce chef-d'oeuvre parfaitement invisible.
De quoi énerver un des fervents admirateurs du film, un certain Guillermo del Toro. "Il y a des puissances à la Warner Bros. qui ne veulent pas que certains films soient vus" avait lâché del Toro, alors qu'il donnait une masterclass à Toronto en 2014, en évoquant le refus persistant du studio à sortir le DVD et le Blu-Ray du film de Ken Russell en Amérique du Nord.
Ajoutant : "Pour moi, chaque fois que je vois ce film, je le trouve aussi puissant, aussi beau, aussi complètement hystérique et aussi complètement déjanté que la première fois que je l'ai vu. Ce film n'a pas beaucoup été vu.
Aujourd'hui, il ne peut être vu dans son entièreté uniquement en Angleterre, à condition d'être diffusé en tant qu'expérience éducationnelle. Ce n'est pas un accident. Ce n'est pas un manque de demande. C'est un acte réel de censure. Et c'est extrêmement flagrant". Le Hollywood Reporter, qui rapportait les propos du cinéaste, tenta de sonder Warner pour une éventuelle réaction. Silence dans les rangs...
Il faudra attendre novembre 2002 pour que la version intégrale du film -avec les coupes restaurées- soit projetée à Londres pour la première fois depuis sa sortie. A date, seul le British Film Institute a sorti officiellement le film, en DVD et Blu-ray, en 2011.
C'est dire si le sort continue de s'acharner sur ce chef-d'oeuvre maudit, qui ne semble pas prêt de sortir du purgatoire dans lequel il est enfermé depuis bien trop longtemps. On aimerait pourtant croire à un miracle...
publié le 31 août, Olivier Pallaruelo, Allociné