"C'est une chance d'avoir pu porter quelque chose d'aussi fort sur mes épaules" : son monologue de 25 minutes dans On vous croit va vous épater ! Myriem Akeddiou explique sa préparation
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Dans le drame "On vous croit", premier film de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys, Myriem Akeddiou livre une interprétation impressionnante. Pour AlloCiné, l'actrice révèle l'envers du décor.
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Une audition en temps réel. C'est l'expérience que vous font vivre Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys dans leur premier long métrage, On vous croit. Le film met en scène une mère, Alice, devant un juge des affaires familiales. Son droit de garde des enfants est remis en cause face à son ancien conjoint, également présent, accusé par son propre fils de violences sexuelles.
D'une durée de 78 minutes, On vous croit contient une séquence principale de 55 minutes tournée en une prise avec l'aide de trois caméras. Les spectateurs assistent un déploiement d'émotions intenses. Au cœur du film, l'actrice belge Myriem Akheddiou (Le Jeune Ahmed, Titane) impressionne. AlloCiné l'a rencontrée pour parler de son travail, de sa préparation et de son monologue de 25 minutes - un record !
AlloCiné : Les réalisateurs Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys ont écrit le rôle en pensant à vous, c'est déjà très flatteur mais quel a été votre ressenti à la première lecture, notamment en tant que citoyenne, compte tenu du sujet que porte le film ?
Myriem Akheddiou, actrice : Lorsque j'ai lu le scénario pour la première fois, nous n'étions pas encore dans le cœur du sujet des prises de parole autour des violences sexuelles. Ce qui m'a frappée, c'est surtout l'épuisement de cette femme en bagarre depuis longtemps. Je crois que ça a résonné en moi de façon très personnelle. C'est une chose avec laquelle j'ai affaire dans ma vie, dans qui je suis. C'est d'abord comme ça que le projet m'a parlé.
Comment se prépare-t-on pour un rôle d'une telle intensité et filmé de façon aussi peu conventionnelle ?
La préparation, elle est très importante pour moi et pour chaque rôle. Je prépare énormément. Tout d'abord, je cherche une résonance. Il faut d'abord trouver en quoi le rôle qu'on incarne résonne personnellement avec qui vous êtes et essayer de tirer sur ce fil-là. Vous êtes amené à jouer des gens qui ne vous ressemblent pas forcément, mais il y a toujours quelque chose qui vous relie avec le personnage, le rôle.
C'est avant tout un travail de personnalisation, comme c'est moi qui vais le jouer avec tout ce que je suis et ce dont je suis faite. J'ai besoin de me créer toute une histoire. Autour, derrière, en dessous de ce qui se produit. De m'expliquer personnellement chaque chose et chaque rapport avec chaque intervenant dans l'histoire.
Avez-vous lu ou écouté de véritables témoignages pour nourrir votre travail ?
Les réalisateurs ont écrit leur scénario grâce à de nombreux récits. Ils m'ont fait lire l'essai d'Edouard Durand, ancien juge pour enfants, qui avait publié une étude également intitulée "On vous croit" sur les violences sexuelles faites aux mineurs. Il aborde la remise en question de la parole des victimes, en l'occurrence des enfants.
Il commence, sur plusieurs pages, par décrire de manière absolument factuelle les situations d'abus sexuels imposées à un enfant face à un adulte. C'est insoutenable, mais lui n'ajoute rien. Il décrit simplement les choses.
Lorsque vous acceptez d'incarner un tel personnage, ressentez-vous une responsabilité ?
Vous connaissez cette anecdote de John Cassavetes ? Quand il a annoncé à son père qu'il voulait devenir acteur, il avait très peur de sa réaction parce que c'est un métier de... saltimbanque, si on peut dire (rires). Son père lui a dit : "Bravo, félicitations et bonne chance. Sois en digne parce que tu vas représenter le genre humain." Bien sûr, il faut toujours essayer d'éviter de se prendre au sérieux mais il y a quelque chose de ça, moi, je trouve.
Ce qui peut mener les acteurs à devenir acteurs, c'est cet intérêt réel, cette fascination pour le genre humain. Par rapport à la responsabilité ici, je trouve qu'on en a une, mais elle n'est pas toujours effrayante. Quand je travaille le scénario, je n'y pense pas forcément. Je ne me dis pas : "Je dois faire attention parce que je suis responsable de la voix de cette femme." Cela nous limiterait dans notre façon de jouer. On commence à se mettre des barrières et ce n'est pas bon.
C'est après, plutôt, qu'on est fier ou pas fier. Là, je suis fière, par exemple, d'avoir pu donner voix, corps, chair à une femme comme ça parce qu'il en existe et parce que c'est bien qu'on les voit et qu'on connaisse leur histoire.
La scène principale du film dure 55 minutes. Vous avez un long monologue de 25 minutes, ce qui est très rare au cinéma. Comment aborde-t-on un tel défi ?
J'ai adoré. Ça fait un peu peur car je ne suis pas sûre qu'il y ait beaucoup de gens qui expérimentent ce genre de choses dans une carrière. C'est assez rare mais c'est fantastiquement excitant. Finalement, on se rapproche un peu du théâtre. Ça vous permet d'éprouver, d'expérimenter la traversée d'un ressenti du début à la fin sans interruption.
Mais il y a deux parties : elle prend la parole certes, mais avant ça, elle doit écouter et il lui est impossible de prendre la parole. Tout le film est construit autour de ça. Comment cette femme encaisse tout ce qui se passe autour d'elle, tout ce qui se dit autour d'elle.
J'ai tout appris à la virgule près. Quand on tourne cette scène, on a déjà un certain nombre de tournage derrière soi. On est déjà bien préparé, vous connaissez exactement la nature de chacun des rapports que vous avez avec les personnes qui interviennent, vous avez votre background et vous avez accumulé toute une série de choses pendant les premiers jours de tournage...
Tout ceci nourrit cette séquence. Et quand vous avez de très bons acteurs autour de vous, il suffit d'allumer votre capacité d'absorption et vous vivez le moment et tout ce qui vous traverse. On se dit que la caméra prend tout ce qu'elle doit prendre..
Apprendre un aussi long monologue, c'est excitant ou effrayant ?
Au début, ça m'a foutu la trouille. J'avais peur que mon monologue emmerde les gens. À un moment donné, quand j'ai commencé à apprendre le texte, j'ai eu au début des envies de modifier l'agencement des mots, etc. Et je me suis dit : "Ça a été écrit. Il y a suffisamment de témoignages derrière ça. C'est du vrai, alors fais confiance. J'ai finalement tout appris à la virgule près.
Comment sortir de ce rôle après la fin du tournage ?
C'était épuisant mais j'étais heureuse. Je réalisais que c'était une grande chance d'avoir pu porter quelque chose d'aussi fort sur mes épaules mais surtout, que ça se soit bien passé. J'avais un sentiment d'accomplissement et de libération.
Il faut bien se dire que tout ce moment de préparation avant le tournage, c'est un moment où vous accumulez, comme si vous prépariez une énorme potion et vous devez mettre des tas d'ingrédients de toutes sortes. Chacun apporte sa potion au moment de commencer le tournage et c'est le moment d'incubation le plus dur. On ne sait jamais si cela va prendre et ici, tout a fonctionné.
Propos recueillis par Thomas Desroches, à Paris, le 30 octobre 2025
On vous croit, actuellement au cinéma
publié le 12 novembre, Thomas Desroches, Allociné