Ce soir au cinéma : le réalisateur de Boyhood raconte le tournage d'un des films français les plus prestigieux de tous les temps
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Passé par le dernier Festival de Cannes, "Nouvelle vague" de Richard Linklater nous replonger six décennies en arrière, sur le tournage de "A bout de souffle" de Jean-Luc Godard, dont cette comédie raconte les coulisses.
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Ça parle de quoi ?
Ceci est l'histoire de Godard tournant À bout de souffle, racontée dans le style et l'esprit de Godard tournant À bout de souffle.
Si vous n'aimez pas la mer...
Le cinéma aime parler de lui-même, et il faut avouer que les spectateurs en sont friands, que ce soit par le prisme de la fiction (Eve, Boulevard du crépuscule, Ça tourne à Manhattan, The Artist, Chantons sous la pluie...) ou du biopic. Une seconde catégorie dans laquelle on retrouve aussi bien Aviator de Martin Scorsese (qui ne parle certes pas que du rapport d'Howard Hughes au 7ème Art) et Ed Wood de Tim Burton, que Blonde, Mank, Hitchcock ou encore Le Redoutable, qui partage un énorme point commun avec Nouvelle vague, à travers la figure de Jean-Luc Godard.
Contrairement à Michel Hazanavicius, qui suivait le réalisateur de Pierrot le Fou alors qu'il se radicalisait (politiquement et cinématographiquement) après la mauvaise réception de La Chinoise, Richard Linklater revient là où presque tout a commencé : sur le tournage d'À bout de souffle, fer de lance de la Nouvelle Vague (d'où le titre) avec Les 400 coups de François Truffaut. "Je suis cinéphile", nous répond l'auteur de Boyhood lorsque nous lui faisons remarquer que oeuvre contenait déjà des traces du courant qui a révolutionné le cinéma français, dans la trilogie des Before notamment.
"La Nouvelle Vague est très inspirante pour les aspirants réalisateurs, car elle leur dit d'y aller, d'être libres et de faire des films personnels"
"J'adore les films et, lorsque j'ai commencé à m'intéresser au cinéma au début de ma vingtaine, j'ai lancé un ciné-club grâce auquel je voyais des centaines de films chaque année. Et la Nouvelle Vague est très inspirante pour les aspirants réalisateurs, car elle leur dit d'y aller, d'être libres et de faire des films personnels. Quand on lit certains des écrits de Truffaut, ils sont comme un manifeste disant que l'on peut parler de ce que l'on veut pour donner vie aux films du futur, et ça vous donne un sentiment de liberté. Pour les gens de ma génération, cette idée était révolutionnaire car les films, avant, n'étaient que des marchandises dans lesquelles on insufflait un peu de personnalité."
"L'idée de pouvoir faire un film sur une plus petite situation était assez nouvelle et les générations suivantes l'ont suivie, à commencer par moi, pendant toute ma vie : dès mes premiers films, je me suis emparé comme d'un héritage. Je n'ai pas eu à faire de révolution, car je l'avais faite, à ma façon, auparavant. Ça a été leur cadeau pour nous, et leur influence est toujours forte, comme peut l'être celle de Picasso en peinture, Stravinsky en musique ou Fellini en cinéma... Les révolutions ne se finissent jamais, on peut toujours s'en inspirer."
"Faire un film sur la Nouvelle Vague a commencé à se dessiner il y a environ treize ans de mon côté. Des collègues avec lesquels j'avais travaillé, écrit des choses, ont eu cette idée à propos du courant français, et j'ai adoré ça. Quand je tenais le ciné-club, j'avais projeté dix-sept films de Godard d'affilée en l'espace d'un mois, car je suis assez hardcore quand je m'y mets (rires) L'idée de revenir à cette époque était amusante, surtout que tout est très bien documenté, entre les documentaires, les mémoires, les interviews, les nombreuses photos. Tout est disponible. À tel point que les répliques sont vraies, elles se basent toutes sur des faits."
"Je voulais voir ce film particulier sous un autre angle, sans vous donner l'impression de regarder un film historique. Ça n'est pas un film historique, j'ai fait un film en 1959, et vous êtes là, à traîner avec eux." L'immersion est donc le maître mot de cette reconstitution tournée à Paris (et notamment aux abords des Champs-Elysées, comme À bout de souffle), qui s'empare du style de Jean-Luc Godard mais cherche davantage à en saisir l'essence que jouer la carte de l'imitation, jusque dans les interprétations bluffantes de Guillaume Marbeck (Godard), Aubry Dullin (Jean-Paul Belmondo) ou Zoey Deutch (Jean Seberg), qui retrouve son réalisateur d'Everybody Wants Some !!
"Chaque plan donnera l'impression d'être tiré d'un film tourné entre 1959 et 1962, mais nous n'avons pas fait un film de Godard, mais le film de quelqu'un d'autre de cette époque. J'ai envie de dire Jacques Rozier, l'un de mes préférés, qui ferait un film sur son ami Godard et tous ces gens. C'était ça l'esprit, je ne voulais pas faire d'ellipses ou d'autres choses de ce style : on ne peut pas imiter Godard, mais on peut être inspiré par lui." Si l'amour de Richard Linklater pour le cinéma de son aîné est évident, et même s'il doit par moments recréer certains moments iconiques ou jouer sur les ressemblances de son casting, il ne réalise pas une oeuvre de copiste avec ce très ludique Nouvelle Vague.
"Nous n'avons pas fait un film de Godard, mais le film de quelqu'un d'autre de cette époque"
"Nous avons toujours cherché à interpréter les choses, pas à les imiter. Ça me semblait être le bon angle. Il ne fallait pas répliquer l'imagerie d'À bout de souffle mais la voir différemment. En tant que réalisateur, quand quelque chose de génial se passe à la caméra, je veux toujours savoir ce que le metteur en scène et le caméraman ont vu, ce qu'ils ont ressenti, et c'est ce que nous visons ici." Non content de nous donner envie de (re)voir À bout de souffle, Richard Linklater prouve ainsi que, bien qu'étant américain, il se sent plus en phase avec notre Nouvelle Vague qu'avec son Nouvel Hollywood.
"S'il fallait choisir l'un des courants, oui. Tout à fait. C'est le côté personnel des films qui fait pencher la balance. J'ai vécu le Nouvel Hollywood étant enfant, car je l'ai vécu, mais comme un consommateur. Et c'était plus récent. Surtout, la Nouvelle Vague était ainsi quand elle se produisait, alors que le Nouvel Hollywood n'a pas été appelé ainsi avant les années 80 et 90 : il a fallu un peu de temps pour se rendre compte que c'était une belle période. On ne sentait pas que quelque chose se passait quand on lit les critiques des films de l'époque, quand les avocats prenaient les décisions dans les studios. Ils pensaient qu'Hollywood c'était du passé."
"Il y avait bien sûr un peu de nouveauté, avec Easy Rider notamment, mais ça n'était pas vu comme la période dorée que l'on décrit avec le recul que l'on a désormais. Un peu comme aujourd'hui en fait. Mais quand on regarde ce qu'il se faisait alors, on se rend compte qu'il y avait beaucoup de bons films. Les choses sont toujours ainsi, c'est pour cela que je ne crache jamais trop sur Hollywood, car il y a toujours beaucoup de bons films qui sont faits. De moins en moins par les studios, mais ils voient quand même le jour." Tant que Richard Linklater continue de tourner, ce sera bon signe. Sinon il sera de nouveau le bienvenu en France.
Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Cannes le 19 mai 2025
publié le 8 octobre, Maximilien Pierrette, Allociné