"Ces deux-là ne se réconcilieront jamais" : sorti il y a 40 ans, ce très grand film injustement boudé en salle est le plus douloureux souvenir pour Paul Verhoeven
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Sorti en 1985, tourné dans la douleur et sous haute tensions entre Paul Verhoeven et son acteur fétiche de l'époque, Rutger Hauer, l'expérience cauchemardesque vécue sur "La Chair et le sang" aura finalement raison de leur vieille collaboration.
© OLIVIER VIGERIE / BESTIMAGE
Premier film tourné en langue anglaise et coproduction américano-néerlando-hispanique, La Chair et le sang est une oeuvre majeure de ce que l'on a appelé le "médiéval réaliste". Pour Paul Verhoeven, ce film était une sorte de réponse / réaction face à un Moyen-Age idéalisé ou en tout cas très romancé à l'écran auparavant.
Il souhaitait montrer une époque où la brutalité des combats, la maladie et la pauvreté emportaient bien plus souvent les Hommes que la mort naturelle, chose qui était bien rare. Pour lui, cette période était "une époque cruelle, impudique, dangereuse et infecte".
Se déroulant au XVIe siècle, en 1501 très précisément, le film de Paul Verhoeven met en scène une bande de mercenaires qui, s'estimant lésés par un seigneur, enlèvent et violent la promise de son fils, avant de semer la terreur dans son château...
D'un point de vue historique, La Chair et le sang montre les pratiques peu reluisantes de ce qu'on a appelé les grandes compagnies, qui faisaient la guerre au gré du plus offrant. Ces grandes compagnies étaient donc composées de mercenaires qui, privés d'employeurs en temps de paix, se regroupaient en bandes, et vivaient au détriment des populations, déjà terriblement affaiblies par les ravages de la guerre, la famine et les maladies.
"Un compromis nécessaire"
Après s'être battu pendant des années pour obtenir des subventions de l'Etat Hollandais, qui souhaite produire des films moins controversés, Paul Verhoeven chercha de l'argent ailleurs pour son projet suivant, qui sera donc La chair et le sang.
A cette époque, en 1985, le cinéaste voulait faire un film financé par les américains et destiné au marché américain sans pour autant devoir s'installer en Amérique. Après avoir obtenu la majeure partie du budget de 7 millions de dollars auprès d'un studio hollywoodien qui sera Orion Pictures, tout en ayant la possibilité de tourner en Europe (en Espagne), l'aventure du tournage semblait partir sur de bons rails. Mais, de son propre aveu, le film a bien failli devenir son "Waterloo personnel"...
Coproduction internationale oblige, chacun cherchait à imposer ses idées, ses techniciens et ses acteurs. Orion Pictures imposa par exemple une histoire d'amour, susceptible de séduire le public américain, en reléguant la confrontation principale du film au second plan. Verhoeven accepta ces changements, comme "un compromis nécessaire" avec ses investisseurs.
Mais qu'il regrettera amèrement plus tard : "a posteriori, je ne ferais plus jamais de compromis sur les lignes maîtresses d'un script. Dans le cas de La Chair et le Sang, c'est comme ça que tous les ennuis ont commencé" déclarait-il, cité dans l'ouvrage Paul Verhoeven, une vie de cinéaste. *(1)
En plus d'une météo très capricieuse voire franchement épouvantable avec des nuits où le thermomètre descend même à - 20°C, diriger une équipe internationale aussi hétéroclite vire au cauchemar pour Verhoeven, entre des acteurs hollandais, américains, britanniques et australiens, et des techniciens espagnols peu coopératifs, retournant chaque week-end à Madrid. Sans compter les beuveries du casting et abus de drogue... Le tournage devint si chaotique en fait que Verhoeven fut même persuadé qu'il allait être renvoyé par le studio.
"C'était le film le plus désagréable de ma carrière"
A la tête de sa bande de mercenaires : son acteur fétiche Rutger Hauer, avec qui il entretiendra pourtant les pires relations durant le tournage ; lui qui le voyait pourtant comme son alter ego. En cause de la querelle : un acteur ayant fait ses débuts aux Etats-Unis (il avait tourné en 1982 dans Blade Runner, avec Sam Peckinpah dans Osterman Week-end et en 1985 dans le superbe Ladyhawke), et qui pensait que son rôle de mercenaire pilleur et violeur dans La Chair et le sang handicaperait gravement la suite de sa carrière.
"Sous la pression de son agent, il avait accepté de faire le film, mais il ne voulait pas le faire. Il pensait que ce rôle d'anti-héros allait lui nuire. C'était le film le plus désagréable de ma carrière" dira plus tard le réalisateur.
Alors qu'il s'en remettait jusque-là entièrement au jugement de Verhoeven, Rutger Hauer pesait désormais longuement le pour et le contre de chaque suggestion faite par le cinéaste. Quand Verhoeven et Hauer se parlaient sur le plateau, c'était toujours avec animosité. Et en anglais, car le reste de l'équipe avait fait savoir qu'il n'appréciait pas qu'ils règlent leurs comptes en néerlandais...
Jan de Bont, le futur réalisateur de Speed et directeur de la photographie sur La Chair et le sang, résumera ainsi les tensions entre les deux : "c'était comme un divorce tumultueux, avec des portes qui claquent. Et ces deux-là ne se réconcilieront jamais".
"Je ne crois pas que je pourrai un jour le lui pardonner"
L'acteur porta l'estocade avant même la sortie du film. Le 22 décembre 1984, le journal Haagse Post fait paraître une interview accordée peu de temps après le tournage, dans laquelle Rutger Hauer ne mâchait pas ses mots : "Si on veut avoir un bon contact avec un acteur, il faut y consacrer du temps. Ce que Paul ne fait pas. Lors des préparatifs de La Chair et le Sang, il est passé chez moi à ma demande.
Ce qu'il fait, c'est utiliser mon rayonnement et ma personnalité pour ses saletés. C'est réellement bidimensionnel. Baiser, boire de la bière et baiser. C'est tout. Il ne se passe rien d'autre. Dans aucun de ses films. Si Le Choix du destin dépasse ce niveau, on peut dire que c'est grâce à moi".
Quelques mois plus tard, le quotidien publia de nouveaux propos de l'acteur lors d'une nouvelle interview. Rutger Hauer tenta alors d'adoucir la dureté de ses propos initiaux, la colère étant un peu retombée :
"Sans doute ne nous sommes-nous jamais bien compris. Mais ce qui est à l'écran témoigne encore d'une alliance entre Paul Verhoeven et Rutger Hauer. Paul signifie beaucoup pour ma carrière. J'ai toujours eu une relation amour-haine avec lui. D'un côté, je sais que j'ai besoin de lui, de l'autre, je pourrais le frapper. Nous avons été à deux doigts de le faire en Espagne".
Pas de quoi laver l'affront ressenti par Verhoeven après la première torpille balancée par son acteur : "Je trouve que ça ne se fait pas. C'était une trahison de sa part. Un coup de poignard dans le dos. Je ne crois pas que je pourrai un jour le lui pardonner". Les deux n'ont, effectivement, plus jamais retravaillé ensemble.
"Mon travail suscite trop de réactions négatives"
La Chair et le sang marqua le début des relations tendues entre le cinéaste et la MPAA, l'organisme de classification aux Etats-Unis. Le premier montage sera frappé d'un classement X, contraignant Verhoeven à revoir sa copie pour obtenir un classement R. Il découvre alors que la censure américaine est bien plus chatouilleuse sur les scènes de sexe que sur la violence. En France et ailleurs, le film sera toutefois exploité dans son montage intégral.
Il fut hélas un retentissant échec commercial aux Etats-Unis, avec une humiliante recette d'à peine 100.000 $. En France, il n'a attiré que 336.000 spectateurs; loin de ses 529.000 entrées de son Turkish Delices, en 1973.
Un des enseignements que tirera Verhoeven de cette douloureuse expérience, c'est qu'il ne pouvait espérer mener une carrière américaine en étant si éloigné d'Hollywood. Au moment où il se trouve à l'aéroport pour s'envoler vers Los Angeles, ses mots d'adieu sont saisis par une équipe de télévision qui tournait ironiquement à ce moment-là un documentaire sur l'avenir du cinéma hollandais.
"Actuellement, mon travail suscite trop de réactions négatives aux Pays-bas. On gaspille beaucoup trop de temps et d'énergie à faire un cinéma victime des préjugés moralisateurs de toutes les commissions auxquelles il faut se présenter dans ce pays pour obtenir de l'argent" confia-t-il.
Dans un entretien qu''il accordera au Guardian en juillet 2000, Paul Verhoeven expliquera les choses ainsi : "l'une des raisons pour lesquelles j'ai quitté le pays, c'est que la commission des subventions ne voulait pas me financer parce que j'étais quelqu'un d'indécent, de pervers et de décadent. C'est probablement vrai, mais on ne devrait pas me le reprocher".
Puissamment mis en scène, La Chair et le sang est un film comme on en fait plus, et qui révélait aussi un acteur prometteur jouant l'un des rôles titres, Tom Burlinson, qui incarne le fils du Seigneur souhaitant reconquérir son château et sa promise. Un acteur qui a depuis, hélas, disparu ou presque de la circulation...
*(1) Paul Verhoeven : une vie de cinéaste, de Van Scheers Rob, publié Aux forges de Vulcain en juin 2025.
publié le 19 juillet, Olivier Pallaruelo, Allociné