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Dossier 137 : 3 ans après la Nuit du 12, Dominik Moll revient avec un film policier bouleversant interprété par Léa Drucker

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Trois ans après le succès de son polar "La Nuit du 12", le réalisateur Dominik Moll revient avec "Dossier 137" qui nous plonge au cœur d'une enquête de l'IGPN, la police des polices, avec Léa Drucker. Un film choc et bouleversant.

© Fanny De Gouville

Trois ans et demi après le polar La Nuit du 12, lauréat de 7 César, Dominik Moll revient avec Dossier 137. Présenté en compétition lors du 78e Festival de Cannes, où il a fait sensation, ce thriller porté à bout de bras par Léa Drucker aborde un sujet brûlant : les bavures policières, et particulièrement celles survenues lors des manifestations des Gilets Jaunes en 2018.

Coécrit avec son collaborateur de toujours Gilles Marchand, Dossier 137 suit Stéphanie, enquêtrice à l'IGPN, la police des polices en charge du fameux dossier 137. Cette dernière est chargée d'éclaircir les circonstances de la blessure à la tête par un tir de LBD d'un jeune manifestant lors des manifestations des gilets jaunes, afin d'établir une responsabilité. Mais un élément inattendu va troubler Stéphanie, pour qui le dossier 137 devient autre chose qu'un simple numéro...

Lors de la présentation du film au dernier Festival de Cannes, AlloCiné a pu s'entretenir avec le metteur en scène Dominik Moll, qui nous parle de son désir de faire ce film après La Nuit du 12, qui nous plongeait déjà au cœur d'une enquête policière et de la possible réception de ce film choc.

Après "La Nuit du 12", vous suivez une nouvelle fois une figure policière dont la vie, la vision de la société et de son travail vont être bouleversées par une affaire singulière. Quelle était l'envie de départ qui a donné naissance à "Dossier 137" ?

Dominiki Moll : Au départ, c'est surtout une curiosité envers cette institution d'IGPN qu'on connaît mal ou pas. Personne n'y a jamais mis les pieds, à part les gens qui y travaillent. C'est une institution très décriée, à la fois détestée par les autres policiers et les autres qui pensent que l'IGPN bâcle les enquêtes et protège la police.

Qu'est-ce qu'il y a derrière tout ça ? Est-ce que c'est vrai ? J'avais envie déjà de voir si c'était possible d'y mettre un pied pour comprendre le fonctionnement, je n'y croyais pas trop. Et puis, de façon assez inespérée, je pense aussi dû au succès de La Nuit du 12 et du fait que je montrais le travail des brigades criminelles de façon assez sincère et honnête, ça m'a permis d'obtenir l'autorisation de passer quelques jours au sein de l'IGPN.

Le succès de La Nuit du 12 m'a permis d'obtenir l'autorisation de passer quelques jours au sein de l'IGPN. Je pense que j'étais le premier extérieur au service à pouvoir faire ça. Sinon, je n'aurais pas pu faire le film. Il fallait vraiment que je puisse observer de mes yeux comment ça se passait d'assister à des auditions et surtout échanger avec les enquêtrices et les enquêteurs, surtout les enquêtrices, parce qu'il y a une proportion plus élevée de femmes dans ce service par rapport aux autres.

Très vite, je savais aussi que parallèlement à l'IGPN, ce qui m'intéressait aussi, c'était quand même le maintien de l'ordre. Parce que c'est quelque chose qui touche vraiment à notre démocratie, le droit de manifester. A un moment, s'il y a trop de blessés lors des manifestations, les gens n'osent plus aller manifester, ce qui est quand même assez problématique.

Il y avait tout ce questionnement, toute cette thématique-là aussi. Les deux se rejoignent dans cette enquête autour d'une affaire d'un manifestant blessé lors d'une manifestation. Parce que l'IGPN enquête aussi, par exemple, sur des cas de corruption. Ce qui m'intéressait moins, parce que c'était plus un problème inter policier qu'un problème de société.

Comme dans "La Nuit du 12", la victime, ici Guillaume manifestant Gilets Jaunes blessé d'un tir LBD de la part de la police, est majoritairement hors champ et plane sur tout le film. Mais c'est sur lui que se termine "Dossier 137", est-ce qu'il était important de garder la dernière parole pour la victime ?

C'est vrai que dans La Nuit du 12, on la voit au début, mais une fois qu'elle est morte, on ne la voit plus. Après, elle plane sur tout le reste du film. Mais dans Dossier 137, il est grièvement blessé, ce qui laisse le champ libre pour le faire réapparaître. Il ne peut pas être auditionné parce qu'il est à l'hôpital, mais on le voit.

Il existe par des bouts de vidéos que sa famille a filmé pendant la première partie de leur journée à Paris, de déambulation dans Paris, ou par la parole des gens de sa famille qui sont auditionnés, mais il reste très hors champ.

Mais comme dans "La Nuit du 12", la gageure, c'était quand même de faire en sorte que la victime plane sur tout le film et de ne pas oublier qu'il y a une personne qui a été abîmée à vie par ce tir. Et c'est vrai que pour moi, du coup, c'était très essentiel de lui donner la parole à la fin.

Ne pas oublier qu'il y a une personne qui a été abîmée à vie par ce tir. Qu'on comprenne bien que le personnage de l'enquêtrice, même si on est en empathie avec elle et qu'on comprend ses difficultés et son évolution, elle n'est pas une victime, alors que lui, oui. Pour moi, c'était indispensable de finir avec lui et de lui donner la parole.

Qu'est-ce que vous espérez ou craignez de la part du public ou des instances impliquées dans le film à sa sortie au cinéma ? Il pourrait faire grincer des dents tant le sujet est clivant, et que les violences policières ne sont pas toujours reconnues au sein des forces de l'ordre ou dans les hautes sphères politiques.

Le problème, c'est que la moindre critique ou de dire: 'Ce policier-là a clairement déconné, a un problème avec la violence et n'a rien à faire dans la police' est perçue comme une critique de toute l'institution. A l'inverse, ceux qui sont très anti-police ne réalisent pas qu'ils sont exposés à des situations très difficiles, qu'il y a effectivement des manifestants très violents et qu'il y a aussi des victimes auprès de la police.

Ce serait complètement contreproductif et inintéressant de ne pas créer un petit espace de communication avec ce film. Je me dis que ça peut peut-être contribuer à rendre les fronts plus ouverts comme chacun est bloqué sur ses positions et incapable d'écouter les autres.

Mais il y a aussi une responsabilité individuelle et il y a des policiers qui ne devraient pas être dans la police. Sauf qu'à force d'avoir peur de les pointer, comme le dit le personnage de Léa Drucker, "tous les flics qui veulent bien faire leur boulot vont se barrer, et il ne restera que les connards".

Avec ce film, il ne s'agit pas juste de dire: "Les choses sont beaucoup plus complexes que ça". Mais je pense que si on arrive déjà à comprendre certains mécanismes, on peut réfléchir à comment y remédier, comment réparer les choses. Pour moi, le problème, il est beaucoup plus politique.

Il est plus haut à partir du moment où le pouvoir considère la police comme un rempart contre ceux qui contestent son pouvoir et pas comme une police qui doit être au service des citoyens et qui doit être un gardien de la paix et pas une force de l'ordre seulement.

C'est là-dessus qu'il faut travailler. Et le fait que, par exemple, les représentants de la politique ou du pouvoir soient incapables de reconnaître qu'il y a eu des violences illégitimes. De toute manière, pour moi, toute violence est illégitime. Il peut y avoir une utilisation de la force légitime, mais toute violence, pour moi, est illégitime.

L'idée de la violence légitime, pour moi, ce n'est pas acceptable. Il faudrait que le pouvoir admette qu'il y a eu des violences illégitimes envers des personnes qui venaient manifester pacifiquement avec les meilleures intentions du monde, qui voulaient juste exercer leur droit de manifester.

Si le film pouvait juste contribuer à ça, ce serait déjà un petit pas en avant, mais j'ai l'impression qu'il y a une telle incapacité à la remise en question et à l'autocritique chez les politiques, c'est désespérant.

Dossier 137 est à découvrir au cinéma.

Propos recueillis par Mégane Choquet le 16 mai 2025 à Cannes.

publié le 19 novembre, Laëtitia Forhan, Allociné

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