Divertissements

"Hitchcock est l'équivalent de Shakespeare pour le monde du cinéma" : Kim Novak, légende vivante d'Hollywood, raconte l'un des plus grands films de tous les temps à Deauville 2025

temps de lecture  6 minutes

Lauréate d'un Icon Award en marge de la présentation d'un documentaire qui lui est consacré au Festival de Deauville, Kim Novak a évoqué "Sueurs froides" d'Alfred Hitchcock à notre micro.

© Denis Guignebourg / Bestimage

Une icône succède à l'autre sur les planches du 51ème Festival du Cinéma Américain ! Au lendemain du prix remis à Pamela Anderson pendant la cérémonie d'ouverture, c'est Kim Novak qui était à l'honneur, soit l'une des blondes hitchcockiennes les plus mémorables de l'Histoire du 7ème Art, et pour cause : elle s'est illustrée dans Sueurs froides, longtemps considéré comme le meilleur film de tous les temps et qui, même détrôné par Jeanne Dielman depuis, reste encore dans les sommets des divers classements.

C'est donc une véritable légende vivante que nous avons vue présenter le documentaire Kim Novak's Vertigo d'Alexandre O. Philippe (Lynch/Oz), sur l'impact du long métrage de 1958 sur sa carrière, qui n'a jamais connu un autre succès de cette envergure. Et à laquelle nous avons parlé le lendemain, avec le sentiment de discuter avec un pan de l'âge d'or hollywoodien.

Drôle, lucide sur elle-même et son époque, elle se livre avec générosité, dépassant allègrement les quinze minutes prévues et s'amusant de son statut. "Appelez-moi 'légende' autant que vous voulez", nous dit-elle en riant lorsque nous l'interrogeons sur son rapport à cette appellation, et c'est donc avec ces mots que nous la remercierons.

Vous racontez, dans le documentaire qui vous est consacré, avoir été happée par le scénario de "Sueurs froides". Est-ce son mystère qui vous a captivée ?

Kim Novak : J'en suis tombée amoureuse ! J'ai aimé cette idée que tout ce que Madeleine cherche à faire, c'est d'être aimée. Mais comme dans ma carrière, il faut lutter pour que les gens voient qui vous êtes vraiment, ce que vous représentez. Ce rôle était parfait car il correspondait à mes combats contre le studio. Peut-être que "combat" est un peu fort, mais je devais sans cesse lutter pour me libérer de ce que l'on attendait de moi. La confection de la garde-robe m'a donné cette opportunité.

Vous seriez surpris de savoir à quel point j'aime ce tailleur gris aujourd'hui, alors que j'étais mal à l'aise dedans à l'époque. Je devais rester très droite quand je m'asseyais, au risque de tomber et de l'abîmer. Mais il m'aidé avec cette idée de se sentir mal dans sa peau, vu que ce n'était pas la sienne : elle le voulait mais ne le pouvait pas, et cette résistance m'a servi.

"Sueurs froides" est toujours considéré comme l'un des plus grands films de tous les temps. Pourquoi est-ce qu'il traverse aussi bien les époques ?

Parce qu'il n'était pas stylisé, il était réaliste. Alfred Hitchcock est aujourd'hui l'équivalent de William Shakespeare dans le monde du cinéma : celui que tout le monde admire. Ce qui fait qu'il dure dans le temps, c'est qu'il a libéré les acteurs et leur a permis d'être eux-mêmes sans qu'on leur impose un style. Il faut dire que James Stewart et moi sommes tous deux des réacteurs [par opposition au mot "acteurs", ndlr]. Nous ne sommes pas des personnes avec un style particulier auquel on tient coûte que coûte, et le degré de réalité que nous avons insufflé à nos personnages fait que l'on peut s'y identifier à n'importe quelle époque.

Sueurs froides ne se démode pas car il est authentique. Il ne se présente pas de façon à plaire à un public particulier ou une génération particulière, à un moment donné. Mais ça fait que, quand il est sorti, il n'a pas connu ce succès car il ne paraissait pas en phase avec son époque, donc ça ne veut rien dire. Il a perduré car... Je ne sais pas, aidez-moi à trouver la réponse.

Grâce au pouvoir de fascination qui s'exerce grâce à ses couleurs, la notion de double ou le célèbre effet Vertigo ? Ou tout simplement le fait que l'on peut le voir sans qu'il nous marque, et changer d'avis quand on le revoit, quelques années plus tard ?

Oui ! Et c'est un sujet sur lequel on ne peut avoir le dernier mot : il peut-être revu et rediscuté, personne ne pourra dire "J'ai appris ceci dessus donc je sais tout" ou "Je l'ai vu et j'ai tout compris désormais". Personne ne peut comprendre Sueurs froides complètement.

"Sueurs froides ne se démode pas car il est authentique"

Le film laisse entendre que quelque chose a commencé ET s'est terminé pour vous avec "Sueurs froides", car vous n'avez jamais retrouvé quelque chose d'aussi fort en tant qu'actrice par la suite. Est-ce vrai ?

Oui, je regrette de n'avoir jamais pu délivrer ma vraie performance, d'avoir pu extérioriser, pas forcément mon énergie mais tous les sentiments enfouis en moi. J'ai la sensation qu'une grande partie de moi aurait encore pu s'exprimer, mais j'ai quitté Hollywood car je devais le faire. Je ne me sentais plus bien là-bas. Mais j'aurais adoré jouer certains des rôles de Philip Seymour Hoffman par exemple, que j'adorais car c'était un réacteur total. Moi aussi j'aurais voulu un rôle dans lequel j'aurais tout laissé sortir.

Lorsque vous parlez d'avoir quitté Hollywood, vous dites avoir ressenti de la culpabilité à ce sujet. Savez-vous aujourd'hui d'où elle venait ?

J'ai toujours vécue avec elle, et je ne sais pas si d'autres personnes l'ont eue aussi. Mais c'est quelque chose d'incroyable : lorsque quelque chose se passe mal, même si c'est en Chine, je me sens coupable d'une certaine manière (rires) Je me dis que cela arrive pour telle ou telle raison, et je me retrouve à prendre toute la culpabilité pour moi. C'est quelque chose que je fais très facilement, mais j'aurais aimé ne pas l'avoir. Heureusement, vous m'aidez à surmonter ce sentiment : en ce moment du moins, je ne me sens pas coupable de vous parler (rires) Je pourrais me dire que vous avez attendu dix minutes à cause de moi, parce que j'ai parlé trop longtemps aux journalistes d'avant : il ne m'en faut pas beaucoup mais j'apprends toujours, à 92 ans, à davantage me pardonner.

Ce n'est pas toujours facile, car quand je vous mon visage ridé, je me demande pourquoi je ne peux plus ressembler à ce à quoi je ressemblais avant (rires) Mais il y aussi cette autre facette de moi-même, qui se dit que je n'ai plus besoin de faire semblant d'être ce que je ne suis plus. Il faut vivre avec, l'accepter et avancer. Ma mère disait qu'il était bon d'être le capitaine de son propre navire. Et aujourd'hui, je parviens à maintenir mon navire à flots. J'essaye du moins, car j'ai aussi cette tendance à dériver (rires) Mais c'est la vie et je sais maintenant qu'il n'y a rien de mal à cela, tant que l'on garde le cap que l'on vise en tête. Je suis plus tolérante envers moi-même que je ne l'ai été. C'est l'un des bienfaits de vieillir.

"Je n'ai plus besoin de faire semblant d'être ce que je ne suis plus"

Pensez-vous que les choses ont changé à Hollywood pour les jeunes actrices, qu'elles sont plus libres d'être elles-mêmes aujourd'hui ?

Oh mon Dieu, oui ! L'industrie s'est tellement libérée ! Je suis encore habituée à ce qu'était Hollywood à l'époque, donc il faut que je vérifie que les perruques ont bien volé, car c'est ce que l'on espérait. Mais nous vivons dans une société qui permet aujourd'hui d'être plus libre, même si j'ai parfois le sentiment que je devrais songer à ce qu'Harry Cohn [producteur de la Columbia qui l'avait comparée à un "morceau de viande dans une boucherie" avant qu'elle ne fasse grève pour obtenir un meilleur salaire avant le tournage de Sueurs froides, ndlr] aurait voulu de moi à l'époque, lorsqu'il me demandait de changer telle ou telle chose.

Donc je suis à la fois libre, et toujours accrochée à certaines des anciennes règles. Cela reste quand même un cadeau pour les actrices d'aujourd'hui, moi comprise, que de pouvoir dire ce que l'on pense, ce que l'on ressent et ce que l'on a envie de dire.

Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Deauville le 7 septembre 2025

publié le 8 septembre, Maximilien Pierrette, Allociné

Liens commerciaux