"Il a vécu ça comme une trahison" : il y a 41 ans, Lino Ventura jouait sans le savoir dans son dernier grand film, mais le tournage ne s'est pas très bien passé
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Sorti en 1984, "Cent jours à Palerme", qui relate le destin tragique du général des Carabiniers Dalla Chiesa, nommé préfet de Sicile et exécuté par la mafia deux ans plus tôt à peine, est véritablement le dernier grand film de Lino Ventura.
© Rimini Editions
Les années de plomb en Italie et l'emprise de la mafia sur le pays a donné quantité de films, parfois de qualité inégale d'ailleurs. Parmi les cinéastes ayant su magistralement montrer (et démonter) les mécanismes implacables à l'oeuvre figure Francesco Rosi, cinéaste politique par excellence. En 1976, il avait confié le rôle principal de son (grand) film Cadavre exquis à Lino ventura, qui y incarne un inspecteur chargé d'enquêter sur une série d'assassinats de magistrats, pour lesquels il soupçonne la main de la mafia.
"il a toujours été mortifié qu'on ne le demande pas plus"
En 1984, Cent jours à Palerme marque les retrouvailles entre Lino Ventura et le cinéma italien. Huit ans d'attente. C'est long; trop pour l'acteur. "Avec ses origines, il a toujours été mortifié qu'on ne le demande pas plus en tant qu'acteur dans le cinéma italien" racontait sa fille Clélia Ventura, dans une interview conduite en 2012.
Décédé prématurément à 68 ans en 1987, Lino Ventura tourna avec Cent jours à Palerme, et sans le savoir, son dernier très grand film. Réalisé par Giuseppe Ferrara, ce film est d'autant plus fort qu'il fut tourné quasiment à chaud, deux ans à peine après les tragiques événements survenus en 1982.
Après avoir combattu avec succès le mouvement terroriste des Brigades Rouges qui ensanglanta le pays, Dalla Chiesa, général des Carabiniers, est nommé préfet de Sicile en 1982, dans le but de mener la lutte contre la mafia. Incorruptible et inflexible, il va devenir la bête noire de l'organisation criminelle. Jusqu'à tomber sous ses balles, avec son épouse, début septembre 1982, cent jours à peine après sa nomination.
Revoici la bande-annonce du film..
"Dalla Chiesa était un personnage qui lui plaisait énormément, par rapport à sa droiture, son histoire et sa fin tragique" raconte la fille de l'acteur. "Il était très au faît de l'Histoire de la mafia, de Dalla Chiesa, car papa était resté très proche de l'Histoire de l'Italie, même s'il habitait en France".
"A mon avis, son qualificatif de metteur en scène est un peu usurpé"
Si l'acteur livre une formidable composition sous les traits de cette figure tragique de l'Histoire italienne, dans une oeuvre sèche et poignante, ses relations avec le metteur en scène furent en revanche très tendues...
Invité sur le plateau de l'émission Special cinéma en février 1985 diffusée sur la RTS, une chaîne TV suisse, Lino ventura lâcha ce commentaire peu amène concernant son expérience de tournage avec Giuseppe Ferrara : "Ca n'a pas très bien fonctionné avec le metteur en scène. [...] A mon avis, son qualificatif de metteur en scène est un peu usurpé. Mais une fois que la machine est en marche, il faut aller jusqu'au bout". Il n'a d'ailleurs aucune envie de s'étendre davantage sur le sujet, préférant parler de son autre film, La 7e cible.
Clélia Ventura précisera les sentiments de son père dans son interview de 2012 : "les tensions avec le réalisateur, c'était surtout au niveau de la mise en scène. Il ne comprenait pas bien ses intentions. Même le réalisateur ne savait d'ailleurs pas ce qu'il voulait. Et c'est vrai que lorsqu'on a un metteur en scène qui ne sait pas bien ce qu'il veut, c'est horrible pour l'équipe technique et les acteurs. Autant il aimait les gens qui avaient des doutes, mais du doute à ne pas savoir ce qu'on veut, il y a un monde".
"Il a vécu ça comme une trahison"
Autre grief porté par Lino Ventura à l'encontre du réalisateur : son redoublage dans la version italienne du film, alors qu'il avait mis un point d'honneur à justement parler l'italien en travaillant son accent. "Il a vécu ça comme une trahison" raconte-t-elle. "Quand il est rentré à la maison, il était dans une colère folle. "je ne veux plus entendre parler de celui-là !" en parlant du réalisateur".
Toujours est-il que l'ombre de la mafia était plus que présente sur le tournage de ce film... "Il y avait en permanence deux personnes de la mafia sur le tournage, et les acteurs avaient leurs valises prêtes, au cas où. On disait aux acteurs tous les matins d'avoir leurs valises prêtes, parce que si la mafia leur disait de dégager, ils dégageaient".
Sorti sur nos écrans le 25 avril 1984, Cent jours à Palerme n'a fait que 500.403 entrées. Une grosse et injuste contre-performance au box office pour un acteur plutôt habitué à tutoyer les sommets. Même son précédent film italien, Cadavre exquis donc, avait enregistré le double d'entrées.
"En France, le film n'a pas été apprécié, parce qu'il évoquait vraiment un problème italo-italien" explique Clélia Ventura. "En Italie en revanche, il a connu un énorme succès. Dalla Chiesa était considéré comme un héros en Italie".
Envie de voir ou revoir ce puissant film ? Il est récemment sorti en Blu-ray édité chez Rimini, qui propose d'ailleurs les deux versions du film séparées; la version française et le montage italien. La version française faisant 98 min et l'italienne 102 min. Un montage sensiblement plus long donc, mais qui reste d'un intérêt moindre. A voir surtout comme un bonus; cette dernière n'étant pas en HD mais simple SD.
publié le 14 septembre, Olivier Pallaruelo, Allociné