Il n'était pas le héros que l'Histoire raconte : ce film révèle le vrai visage de cet explorateur légendaire
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Avec Magellan, Lav Diaz nous livre une fresque historique qui déconstruit le mythe de l'explorateur héroïsé. Plus qu'un biopic, une expérience de cinéma qui invite à regarder l'Histoire en face, à vivre dès maintenant en salle.
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Magellan, navigateur portugais épris de liberté, se rebelle contre l'autorité du Roi qui refuse de soutenir ses rêves d'exploration. Porté par une soif insatiable de découvrir les confins du monde, il convainc la Couronne espagnole de financer une expédition audacieuse vers les terres mythiques de l'Est.
Mais le voyage se transforme en un périple éprouvant : la faim, les tempêtes et les mutineries mettent l'équipage à genoux. Lorsque Magellan atteint enfin les îles de l'archipel malais, l'explorateur idéaliste s'efface pour laisser place à un conquérant obsédé par la domination et la conversion, provoquant des soulèvements violents qui commencent à lui échapper...
Lumière sur un mythe : un portrait fidèle et unique de l'explorateur
Célèbre pour avoir entrepris le premier tour du monde par la mer, Magellan dévoile un portrait profondément nuancé de l'explorateur éponyme signé Lav Diaz, qui cherche à s'approcher au plus près de la vérité historique. Une démarche revendiquée : « Notre plus grand problème aux Philippines, c'est la fabrication de mythes », explique le cinéaste, affirmant sa volonté de confronter les clichés établis.
En effet, loin du héros visionnaire célébré par l'Histoire, Magellan apparaît dans ce biopic comme un homme ambivalent, mû par l'orgueil, la foi et le désir de domination autant que par la curiosité et l'audace. Le film montre sa transformation en cours de route : l'explorateur idéaliste des débuts laisse progressivement place à un conquérant autoritaire, obsédé par la conversion chrétienne et le contrôle des territoires, au point de provoquer des révoltes qu'il ne maîtrise plus.
Paradoxalement, aujourd'hui encore, près de 80 % des Philippins sont catholiques et la plus grande icône religieuse du pays demeure le Santo Niño, introduit par Magellan. Célébrée dans de nombreuses régions, cette figure témoigne de l'empreinte toujours vivace laissée par son passage.
Le spectateur sera également surpris par la place que le film accorde à Beatriz, l'épouse de Magellan, trop souvent reléguée au rang de simple note de bas de page dans les récits historiques. Figure intime et silencieuse, elle apparaît comme un ancrage émotionnel fondamental, indissociable de la vision du monde de l'explorateur. « Beatriz a toujours été en lui, dans son cœur, dans son âme. Je pense qu'elle représente l'âme de Magellan », souligne Lav Diaz.
Un XVIᵉ siècle sous le joug du pouvoir et de la foi, rarement montré
Au-delà de la figure de l'explorateur, Lav Diaz dresse aussi un portrait frontal et rarement montré du XVIᵉ siècle, loin de toute idéalisation. Il restitue une époque où les relations entre hommes étaient jugées contre nature et passibles de la mort - pendant la traversée de l'Atlantique en 1519, le maître italien Salomone est pris en plein ébat avec un jeune mousse avant d'être exécuté dans la baie de Rio - où la loi s'exerçait par les coups de fouet, les châtiments publics et les décapitations, et où la brutalité faisait partie intégrante de l'ordre social.
Le film met également en lumière l'imposition violente du christianisme sur les îles Mariannes et les Philippines, accompagnée d'un profond mépris pour les croyances locales, jugées "hérétiques" et bien souvent réduites au silence. Dans ce monde gangrené par la domination et la peur, le réalisateur montre enfin comment la corruption tentait de s'exercer partout, jusque sur les plus hautes figures de l'Église, révélant les contradictions morales d'un système qui prêchait le salut tout en pratiquant l'oppression. Une vision âpre et lucide de l'Histoire, qui confère au film une puissance politique et humaine saisissante.
Le Magellan de Lav Diaz : entre projet intime et expérience de cinéma
Connu pour ses longs métrages au format épique dépassant souvent les cinq heures - il s'est rapidement imposé sur la scène internationale en remportant notamment le Léopard d'or de Locarno (From What is Before, 2014), l'Ours d'argent de la Berlinale (Berceuse pour un sombre mystère, 2016) et le Lion d'or de Venise (La Femme qui est partie, 2016) - le cinéaste phillippen est considéré comme l'un des principaux représentants du « slow cinéma », remarquable par une approche radicale et profondément immersive. Son style se distingue par l'usage de plans longs et fixes, un rythme volontairement contemplatif et une attention extrême portée au temps et à l'espace, invitant le spectateur à une expérience sensorielle et réflexive rare.
En effet, dans ce nouveau long-métrage, cette signature s'incarne dans des séquences brutes, sans musique de fond, consacrées par exemple aux sacrifices des peuples philippins, filmées sans emphase et où la durée permet de ressentir le poids du rituel, de la douleur et de la spiritualité. Diaz s'attarde également sur les chants traditionnels, captés dans leur intégralité, laissant les voix et les corps occuper l'écran jusqu'à devenir un véritable paysage sonore. "Je souhaite filmer l'Histoire. Pour cela, il est essentiel de filmer les gens".
Explorant systématiquement des thèmes liés à l'histoire politique et sociale des Philippines, parmi lesquels le traumatisme collectif, la lutte pour la justice et la résilience humaine, Magellan témoigne d'un projet encore plus personnel : "J'ai toujours rêvé de réaliser un film sur Magellan. En tant que Philippin, l'arrivée de Magellan sur nos côtes représente le premier « contact » avec l'Occident... un événement fondateur qui a marqué le début d'une nouvelle ère pour nous." confie-t-il.
Loin du spectaculaire conventionnel, le cinéaste privilégie ainsi une immersion patiente et hypnotique, où les gestes, les rites et le temps qui passe révèlent toute la complexité humaine et politique de cette épopée historique.
En s'éloignant du mythe pour embrasser la complexité d'un homme et de son époque, Lav Diaz signe avec Magellan une fresque immersive puissante et profondément humaine. Un film exigeant qui rappelle combien le cinéma peut encore éclairer notre rapport au passé, à voir dès maintenant sur grand écran.
publié le 31 décembre, Élise Gries-Braun, Allociné