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L'Etranger : noir et blanc, différences, Benjamin Voisin... François Ozon explique ses choix

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Avec "L'Étranger", François Ozon s'empare du classique d'Albert Camus, l'un des livres français les plus lus au monde, et livre une adaptation fidèle et visuellement sublime. Interview du réalisateur.

© Carole Bethuel - FOZ - GAUMONT - FRANCE 2 CINEMA

À raison d'un film par an, François Ozon est l'un des réalisateurs les plus prolifiques de France. Pour son 24e long métrage, il adapte l'un des romans les plus célèbres de la littérature français : L'Étranger d'Albert Camus. Pour le rôle du mutique Meursault, le cinéaste sublime Benjamin Voisin.

Il retrouve l'acteur cinq ans après Été 85 dans un style bien différent. Intégralement en noir et blanc, L'Étranger est une lecture fiévreuse et très fidèle de l'ouvrage de Camus qui propose un regard contemporain.

AlloCiné est allé à la rencontre de François Ozon pour en apprendre plus sur ses choix artistiques, ses inspirations et les défis qu'il a pu rencontrer.

AlloCiné : L'Étranger d'Albert Camus est un roman inscrit dans l'imaginaire culturel français. Sans le dénaturer, vous vous l'appropriez, notamment grâce au noir et blanc.

François Ozon, scénariste et réalisateur : En l'adaptant, je voulais faire un film de 2025. Il fallait mettre en avant la modernité de cette histoire. Très vite, le noir et blanc s'est imposé comme une évidence et comme un moyen de recréer un monde qui n'existe plus, à savoir l'Algérie française. Je voulais travailler le noir et blanc avec mon chef opérateur de manière à pousser les hautes lumières très fortement pour recréer cette idée d'éblouissement qu'il y a dans le livre de Camus.

Le film est très glamour. Pourtant, quand on lit le livre, ce n'est pas ce qu'on imagine de l'histoire, encore moins du personnage de Meursault.

Quand j'ai commencé l'adaptation, je me suis dit que le personnage de Meursault était un anti-héros. C'est le personnage auquel on ne peut pas s'identifier parce qu'il n'a pas de prénom, pas de passé, pas d'émotion, il n'exprime rien. C'était un vrai défi de l'incarner au cinéma et de faire en sorte qu'on s'intéresse à lui tout en sachant que le spectateur aurait beaucoup de mal à s'identifier, à avoir de l'empathie avec lui.

Je me suis dit que le seul moyen de croire à ce personnage était de jouer sur la fascination, le mystère, le charisme et j'ai beaucoup pensé à Visconti, qui a fait une adaptation de L'Étranger dans les années soixante et qui disait lui-même qu'il s'était planté en choisissant Marcello Mastroianni pour jouer Meursault au lieu d'Alain Delon.

J'ai donc beaucoup pensé à Alain Delon, le Alain Delon du Samouraï, de Plein soleil ou même du film d'Antonioni, L'Éclipse, où il ne jouait pas forcément des personnages sympathiques, mais des personnages qu'on avait plaisir à regarder.

On pense également au cinéma hollywoodien des années cinquante.

Ce qui est intéressant quand on tourne en noir et blanc, c'est que ça réveille une mémoire cinéphilique, presque à notre insu. Par exemple, quand je filmais Rebecca Marder en maillot de bain blanc sur la plage, tout à coup, je me disais : "Tiens, on dirait Elisabeth Taylor dans Soudain l'été dernier". Quand Benjamin, avec son costume, marchait dans la rue, je me disais : " Tiens, on dirait Cary Grant ou Gary Cooper qui marchent dans une rue new-yorkaise ou à Casablanca".

L'histoire de L'Étranger se déroule à Alger, mais vous avez tourné au Maroc.

J'aurais rêvé de tourner en Algérie, mais là ce n'était pas possible. Aujourd'hui, vu les conditions politiques, les tensions qu'il y a entre les deux pays, on s'est rabattu sur le Maroc, et notamment Tanger, qui est une ville aussi méditerranéenne et qui a beaucoup de points communs d'un point de vue architectural avec Alger. Il y a un mélange d'architecture occidentale et mauresque.

Je n'ai pas pu aller à Alger, mais il y a tellement de documents, on a pu comparer. Et puis, le noir et blanc nous a permis de faire pas mal d'effets spéciaux pour retrouver vraiment la baie d'Alger, de retrouver certaines architectures qu'on ne trouvait pas forcément à Tanger. Et ce qui était important aussi, c'était la lumière. La lumière de la Méditerranée à Tanger ou à Alger est la même.

J'ai eu besoin de faire entendre une voix arabe dans le film. Votre adaptation est très fidèle au livre, à l'exception de quelques détails, comme le personnage de la sœur de la victime, inventé pour le film. Pourquoi ce changement ?

Pour faire une adaptation moderne, je me devais de prendre en compte tous les éléments qui sont passés depuis 1942, année de la sortie du livre. Il y a eu la guerre d'Algérie, l'indépendance et il y a aussi toutes les analyses qui ont été faites du livre, aussi bien philosophiques et littéraires.

Le livre est entré dans la culture populaire puisque même The Cure a fait une chanson en lien avec Meursault. Kamel Daoud a écrit un livre qui s'appelle Meursault, contre-enquête, qui est une réponse ou le point de vue des Arabes sur cette histoire.

Pour moi, c'était impossible de faire abstraction de tout ça. Il fallait l'intégrer dans le film. Donc très vite, j'ai eu besoin de contextualiser l'histoire et dans mon développement des personnages, notamment dans le personnage de la sœur, faire entendre une voix arabe.

Aujourd'hui, quand on lit le livre, ce qui nous frappe particulièrement, c'est l'invisibilisation de l'Arabe. Alors évidemment, quand Camus écrit ça en 1942, c'est absolument pas un geste raciste. C'est un geste plus descriptif. Il l'appelle l'Arabe comme il l'appellerait l'Italien, comme dans un code d'un polar de l'époque. Mais aujourd'hui, il était important de donner un nom et puis une voix aux Arabes dans l'histoire.

Il y a beaucoup de scènes très importantes dans le livre et qu'on attend dans le film, notamment la scène du meurtre. Ressentiez-vous une certaine appréhension à l'idée de la mettre en scène ?

C'est vrai que la scène du meurtre est assez complexe. Quand on la lit dans le livre, on a du mal à comprendre pourquoi Meursault revient. Il fait deux allers-retours. Il y va une fois avec Sintès. Il y retourne après tout seul en gardant le revolver. Quand il se retrouve face à l'Arabe, l'Arabe est en situation de repos. Qu'est-ce qu'il fait ? Il s'avance vers lui. Pourquoi il s'avance ? Pour échapper au soleil ? On ne sait pas.

Donc toute cette scène était assez mystérieuse. Je me suis dit que le seul moyen de l'incarner, de la faire exister au cinéma, c'est de m'inspirer de Sergio Leone et des westerns. Vous savez, les duels. Et là, tout à coup, on joue sur des regards, des gros plans de visage, sur des gros plans de détails. Et il y a une forme d'érotisation comme il y a chez Sergio Leone.

Ce qui était intéressant, c'était de se poser aussi la question, qui est l'étranger ? Est-ce que c'est l'Arabe ? Est-ce que c'est le Français qui n'est pas chez lui ? Et montrer toute l'étrangeté de cette scène avec le soleil, la lumière, et quelque chose, finalement, d'assez érotique qu'il y a dans cette confrontation.

Propos recueillis par Thomas Desroches, à Paris, le 9 octobre 2025.

L'Étranger de François Ozon, actuellement au cinéma

publié le 29 octobre, Thomas Desroches, Allociné

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