Sorti il y a 36 ans, c'est l'un des plus grands films du cinéma américain des années 80, et son importance va bien au-delà du cinéma
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Extraordinaire film réalisé par Alan Parker, "Mississippi Burning" évoque l'histoire authentique de meurtres racistes survenus dans l'Etat du Mississippi, en 1964. Le film a indirectement contribué à faire rouvrir l'enquête, 40 ans après les faits.
© Orion Pictures
Basé sur une histoire vraie même si l'oeuvre emprunte des raccourcis historiques et factuels parfois contestables, Mississippi Burning, sorti en 1989, est un extraordinaire et très puissant film signé par le grand cinéaste britannique que fut Alan Parker, qui nous a hélas quitté en 2020 à l'âge de 76 ans.
Le récit se déroule en 1964. Trois militants pour les droits civiques des noirs disparaissent mystérieusement. Ce sont deux agents du FBI qui sont chargés de l'affaire. Très vite, les questionnements et les méthodes d'intimidation d'Alan Ward et de Rupert Anderson dérangent, en particulier le Klu Klux Klan...
"C'était encore l'époque où on faisait confiance aux cinéastes"
Cité à l'Oscar du Meilleur acteur et récompensé par l'ours d'argent du Meilleur acteur à la Berlinale en 1989, Gene Hackman s'y révèle absolument fabuleux dans son rôle d'agent du FBI et ancien shérif d'une ville raciste du Sud des Etats-Unis.
Apportant parfois une touche d'humour et de chaleur dans un contexte absolument glaçant et terrible, il vole même la vedette au reste d'un casting qui est pourtant très, très loin de démériter, entre son partenaire Willem Dafoe, Frances McDormand, Michael Rooker, Brad Dourif et R. Lee Ermey, tout juste sorti de son rôle de sergent instructeur sadique dans Full Metal Jacket.
"Quand on a fait le film, c'était encore l'époque où on faisait confiance aux cinéastes" commentait Alan Parker dans une interview rétrospective sur le film; racontant aussi avoir reçu -lui et l'équipe de tournage- des menaces à peine voilées, tandis que la production avaient posé ses caméras dans différents lieux de tournages situés dans le Mississippi, ainsi que dans les rues de la ville de Lafayette, en Alabama.
Deux Etats du Sud notoirement et tristement connus pour avoir été les berceaux du Ku Klux Klan et de la ségrégation raciale. Un sujet qui ravivait aux yeux de certains des feux encore mal éteints... Vingt-sept ans à peine avant la sortie du film, en Alabama, le gouverneur George Wallace se faisait élire avec un programme ultra ségrégationniste. Son slogan de campagne ? "Casser du nègre, la ségrégation hier, maintenant, et demain"...
Une enquête de seize ans conduisant à la réouverture du dossier
Si Mississippi Burning est passé à la postérité, figurant dans les rangs des grands films du cinéma américain des années 80, ce n'est pas seulement pour des considérations artistiques. Mais aussi pour une raison historique. "Le film a fait rouvrir l'enquête vingt ans après, et des gens ont été jugés coupables" racontait le co-scénariste du film, Chris Gerolmo.
Un raccourci un peu lapidaire toutefois, qui mérite une petite explication, donnée d'ailleurs par Alan Parker lui-même sur son blog, dans ce billet écrit initialement dans le Times, en juin 2005.
"La réouverture du dossier et le nouveau procès sont en grande partie dus au travail d'un journaliste : Jerry Mitchell, du Clarion-Ledger à Jackson, dans le Mississippi. Le Village Voice a rapporté que Mitchell avait vu Mississippi Burning pour la première fois en 1989 et que cela l'avait poussé à mener pendant seize ans une enquête journalistique acharnée qui a abouti à la condamnation d'Edgar Ray Killen.
Il est ironique qu'un journaliste déterminé ait été autant inspiré par un film qui, à sa sortie, avait été dénigré par tant de ses collègues journalistes chevronnés. Comme l'a également fait remarquer le Village Voice : "C'est le rêve d'un libéral blanc : un journaliste solitaire attrape les méchants et réécrit l'histoire".
Edgar Ray Killen, surnommé The Preacher, fut à la tête de l'antenne du Ku Klux Klan installée dans le comté de Neshoba, Mississippi, et joua un rôle clé et central dans les événements tragiques de juin 1964. Déjà octogénaire au moment d'être rejugé en 2005, il fut condamné à soixante ans de prison.
"Ce que j'ai vu était si puissant et si viscéral que j'en suis devenu furieux"
En 2014, le journaliste d'investigation Jerry Mitchell à l'origine de cette contre-enquête fleuve a envoyé une très émouvante lettre à Alan Parker, que le cinéaste a reproduit sur son blog.
"Je vous adresse cette lettre de remerciement, avec neuf ans de retard, pour votre aimable article publié après la condamnation en 2005 d'Edgar Ray Killen pour avoir orchestré le meurtre de trois jeunes hommes en 1964, désormais connu (grâce à votre film) sous le nom de "Mississippi Burning". Je n'ai jamais lu votre article original lorsqu'il a été publié, mais un ami m'a envoyé un lien vers un article récent du Huffington Post basé sur celui-ci.
Votre film m'a inspiré à entreprendre ce voyage. Ce que j'ai vu était si puissant et si viscéral que j'en suis devenu furieux.
Lorsque le KKK a assassiné ces jeunes hommes, j'avais 5 ans et je grandissais dans ma ville natale protégée du Texas, à des milliers de kilomètres de là, dans une ignorance totale de ce qui se passait ailleurs dans le Sud... et dans ma ville natale également.
J'ai vu le film par hasard en janvier 1989 lors d'une projection presse à Jackson, dans le Mississippi, en compagnie de deux agents du FBI (Roy Moore et Jim Ingram) qui avaient enquêté sur l'affaire et d'un journaliste (Bill Minor) qui avait écrit sur cette affaire et sur beaucoup d'autres similaires. Après la fin du film, ces trois hommes âgés ont disséqué le film, m'ont raconté les événements réels sur lesquels il s'appuyait et m'ont expliqué les détails de l'affaire.
Ce qui m'a le plus horrifié, c'est que plus de 20 membres du Ku Klux Klan avaient été impliqués dans le meurtre de ces trois jeunes hommes, mais qu'aucun d'entre eux n'avait jamais été poursuivi pour meurtre. Cette injustice m'a poussé à développer des sources qui m'ont fourni des milliers de documents secrets (et scellés) provenant de la célèbre agence d'espionnage ségrégationniste de l'État, la Mississippi Sovereignty Commission.
[...]
Je voulais simplement vous dire à quel point je vous suis éternellement reconnaissant. Votre film a changé le cours de ma vie, et je vous en serai toujours reconnaissant. L'une des meilleures choses qui me soient arrivées a été de faire la connaissance de chacune de ces familles touchées par ces terribles tragédies. Je peux vous dire à quel point elles ont toutes été reconnaissantes d'assister enfin à des condamnations, chose qu'elles n'auraient jamais cru voir.
J'aurais aimé que vous soyez dans la salle d'audience pour entendre tous les verdicts de culpabilité et voir les larmes couler sur les visages de ces familles. Salomon avait raison lorsqu'il a dit : "Quand la justice arrive, elle apporte la joie".
On n'aurait pas pu rendre plus bel hommage au cinéaste et à son film que cette admirable lettre. En 2021, 57 ans après l'affaire, le FBI a déclassifié toutes les archives du dossier MIBURN, nom de code de l'affaire Mississippi Burning. Des milliers de documents, mémos du FBI, photographies, couvrant la période 1964-2007. Elles sont consultables si le coeur vous en dit.
publié le 26 juillet, Olivier Pallaruelo, Allociné