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Sorti il y a 45 ans, c'est l'un des dix plus grands films de guerre de tous les temps, et vous n'êtes vraiment pas prêt pour le voir

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Sorti en 1985, 'Requiem pour un massacre" est un film hallucinant, hors norme, plongeant les spectateurs dans les horreurs de la guerre à travers le regard et le parcours d'un adolescent confronté à la barbarie nazie. Un film choc devenu culte.

© Drop-Out Cinema eG

Par sa durée, son intensité, son échelle planétaire, l'ampleur terrifiante de ses destructions, sa dimension génocidaire et industrielle de ses crimes de masse, la Seconde Guerre mondiale a toujours constitué un terreau fertile pour le cinéma, qui n'en finit pas de puiser abondamment dedans. On ne compte plus - et c'est heureux- la quantité de chefs-d'oeuvres de films de guerre prenant pour cadre ce conflit.

Si le cinéma américain s'est logiquement et souvent taillé la part du lion en produisant une quantité industrielle de fictions sur ce conflit, il existe bien entendu des oeuvres produites ailleurs, qui ont laissé une empreinte indélébiles dans la mémoire cinéphilique des spectateurs. Parmi elles, un film russe sorti en 1985 : Va et regarde, autrement connu sous le nom de Requiem pour un massacre, d'Elem Klimov.

Et autant le dire sans détour : rien de ce que vous avez pu voir jusqu'à présent ne vous a préparé à la découverte de ce film hallucinant, d'une intensité et d'une brutalité inouïe; parfois même à la limite du soutenable. Une oeuvre qui ne ressemble à aucune autre et qui serait impossible à refaire aujourd'hui. Et ne gagnera que plus tard ses galons de film culte, largement mérités.

Le barbarisme d'une occupation inhumaine

Dans Requiem pour un massacre, il y a déjà le cadre, très précis, qui va sous tendre tout le déroulé abominablement tragique de son récit : l'occupation allemande de la Biélorussie entre 1941 et 1944, d'un barbarisme absolu. Les nazis déportèrent dans ce territoire quelques 380.000 personnes en travaux forcés, tuant des centaines de milliers de civils.

On estime que plus de 9000 villages furent incendiés ou pillés en Biélorussie pendant la Seconde Guerre mondiale. Plus de 600 villages furent totalement rasés et leurs populations massacrées. En tout, 2.230.000 personnes, un quart de la population, furent tuées en Biélorussie pendant les trois années d'occupation allemande, dont 600.000 à 800.000 parmi les Juifs des Ghettos de Biélorussie pendant la Seconde Guerre mondiale.

Des tueries et massacres de masse qui furent largement commis par les terribles Einsatzgruppen; littéralement des groupes d'intervention, qui étaient les unités mobiles d'extermination du IIIe Reich, chargées de l'assassinat systématique des opposants réels ou supposés au régime nazi dans les territoires occupés à l'arrière du Front de l'Est.

Bâti sur le témoignage de survivants de villages incendiés en Biélorussie par les nazis en 1943, Requiem pour un massacre dévoile une vision de la guerre à travers les yeux d'un enfant du nom de Fiora, jeune garçon d'un village de Biélorussie occupé par les troupes nazies.

Il s'engage, bien que trop jeune, chez les partisans. Avec l'énergie et l'idéalisme d'un enfant, il plonge dans l'horreur d'un monde qui dépasse les adultes eux-mêmes. Entre errance et combat, Fiora devient le témoin de toutes les horreurs de la guerre...

"Il m'est resté des impressions très fortes de cet enfer"

Le film fut un succès en son temps pour le public soviétique, car il commémorait le 40e anniversaire de la victoire du pays lors de la Seconde Guerre mondiale. Une convergence du cinéma et de l'Histoire qui n'aurait pas eu lieu si Klimov avait pu réaliser le film sept ans plus tôt, comme il l'avait prévu. C'est qu'il fallait toujours composer avec les exigences tatillonnes et parfois ubuesques des autorités soviétiques, censure oblige...

"Je me sentais coupable de ne pas avoir fait mon film sur la guerre" racontait Klimov dans une interview. "En fait, je suis natif de Stalingrad, le gosse que j'étais, naturellement, avait connu les bombardements, la traversée de la Volga, l'exode vers l'Oural. [...] Il m'est resté des impressions très fortes de cette période, de cet enfer. Ca m'est resté à jamais, c'est toujours vivant en moi. Cette idée me poursuivait, que j'avais le devoir de tourner ce film-là".

Et d'expliquer pourquoi les autorités soviétiques exigèrent que son film change de titre, pour devenir "Va et regarde". "Quand le scénario est né, il s'appelait "Tuez Hitler". Mais, plus tard, après un creux de sept ans, quand il nous fut autorisé de revenir sur ce thème, on nous déclara que le mot "Hitler" était à proscrire. Moi, je leur dis que "Tuez Hitler" est à prendre dans un sens plus large que le simple individu. Mais non, il fallait changer en urgence le titre.

J'ai alors prié mon frère de feuilleter un peu l'Evangile. Il a donc ouvert le passage de L'Apocalypse. Et il est tombé sur l'agneau qui ouvre le premier sceau et la voix de tonnerre disant comme un leitmotiv : "va et regarde". Cela se répète quatre fois".

"C'était un rôle terriblement difficile, ces situations à la limite du supportable"

Dire que son tout jeune interprète, Aleksei Kravchenko, du haut de ses 14 ans, délivre une composition hors du commun, relève encore de l'euphémisme. Il n'avait jamais rien tourné avant le film de Klimov.

Lorsqu'on voit ce que traverse ce jeune adolescent et la charge émotionnelle qui s'ensuit, il serait tout bonnement impossible de tourner dans de telles conditions aujourd'hui. Entre les explosions qui déchirent les cimes des arbres d'une forêt, les vrais balles de mitrailleuses passant à 10 cm de sa tête, sans compter une séquence dans un marais qui a bien failli l'engloutir pour de bon, ce furent neuf mois de tournage en enfer pour lui et l'équipe. De quoi en ressortir durablement marqué et même traumatisé. Pourtant, l'engagement du jeune garçon envers son rôle et le cinéaste sera absolu.

"C'était un rôle terriblement difficile, ces situations à la limite du supportable" racontait Klimov. Conscient qu'il faisait vivre à son jeune apprenti acteur une expérience au-delà ce qui était possible, Klimov a même fait venir sur le tournage un hypnotiseur pour lui.

"Avec lui, nous avons mis au point tout un système de défenses, de tests, de détection, comment nous allions investir le subconscient, et comment ne pas causer sa perte après, comment le délester en douceur. C'est dire combien étaient grandes nos inquiétudes".

De l'aveu même d'Aleksei Kravchenko, le tournage de la terrible séquence où les villageois sont parqués dans l'église du village avant d'être brûlés vifs fut l'extrême limite de ce qu'il pu supporter. Et quand on voit ladite séquence, c'est déjà beaucoup...

"C'est un film à moitié fou"

Grand admirateur du film, pour l'avoir notamment découvert à sa sortie confidentielle en France à l'époque, Nicolas Boukhrief avait écrit à son propos un article dithyrambique dans feu le magazine Starfix.

"Il n'y a que Kubrick qui m'a procuré ce type d'extase cinématographique" dit-il dans un entretien paru au moment de la sortie du film en DVD en France. "Le film est tellement violent, notamment dans les situations qu'il fait traverser à son héros, que c'était un embarrassement pour la Presse. Le film était trop impressionnant pour la critique à l'époque" dit-il, soulignant que Requiem pour un massacre est passé quasi inaperçu chez nous. "Je pense que c'est notamment dû au fait qu'on était encore en pleine Guerre Froide, que c'était vu comme un gros film de propagande, ce qu'il est aussi en partie" poursuit-il.

"C'est un film à moitié fou, comme ont pu l'être des oeuvres comme Aguirre la colère de dieu ou Apocalypse Now. C'est le dernier film d'Elem Klimov, et ce n'est pas très étonnant. C'est un film dont on ne revient pas" ajoute-t-il.

Le cinéaste ne dira pas vraiment autre chose d'ailleurs. "Après ce film, je n'ai plus eu envie d'en faire un autre. Ce fut une si grande épreuve, j'ai dû puiser si profond dans mes ressources..." confessait-il. Ajoutant à propos de son interprète principal : "dieu merci, Aleksei Kravchenko, ce gamin, n'est pas devenu fou". On le serait devenu à beaucoup moins que cela...

Film séminal qui a marqué des générations entières de cinéastes, dont Steven Spielberg lui-même, et qui continuera à le faire, Requiem pour un massacre - Va et regarde est une oeuvre absolument unique et hors norme. Vous savez ce qu'il vous reste à faire si vous n'avez encore jamais vu cet extraordinaire film.

publié le 12 juillet, Olivier Pallaruelo, Allociné

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