Sorti il y a 61 ans, cet extraordinaire film longtemps invisible chez nous est le chef-d'oeuvre oublié et méconnu de Sidney Lumet
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Extraordinaire film réalisé par Sidney Lumet et sorti en 1965, "Le Prêteur sur gages" est hélas un des moins connus de cet immense cinéaste. Porté par un Rod Steiger qui y trouve un de ses plus grands rôles, il a aussi une valeur historique.
© Swashbuckler Films
On ne dira jamais assez à quel point Sidney Lumet fut un immense cinéaste. Venu du théâtre, il fera ses gammes à la télévision, avant de se lancer dans une carrière au cinéma, à l'instar de son confrère John Frankenheimer. D'une longévité exceptionnelle, parce que travaillant des années cinquante au début des années 2000, traversant plusieurs périodes importantes du cinéma américain, Sidney Lumet a su se bâtir une oeuvre d'une grande cohérence, puissante, ne comportant que très peu de scories.
Lumet, le cinéaste du doute et de la corruption par le Mal
Cinéaste du doute, mettant souvent en scène son obsession du poids de la culpabilité, de la corruption par le Mal, il a profondément marqué de son empreinte l'Histoire du cinéma américain, avec des oeuvres largement citées et unanimement reconnues comme des chefs-d'oeuvre : 12 hommes en colère, bien sûr, son film séminal. Mais aussi L'homme à la peau de serpent, Serpico, Un après-midi de chien, La Colline des hommes perdus, The Offence, Equus, Network, Le Verdict, Le Prince de New York, A Bout de course...
En 1965, il signait un extraordinaire film, hélas rarement cité dans sa filmographie, bien trop méconnu : The Pawnbroker - le prêteur sur gages. Porté par un exceptionnel Rod Steiger, qui trouve ici sans doute le plus grand rôle de sa carrière et sera d'ailleurs récompensé par un prix au festival du film de Berlin, le film est adapté d'un récit écrit par Edward Lewis Wallant, publié en 1961.
L'histoire est celle d'un homme du nom de Sol Nazerman (Rod Steiger), qui a quitté l'Allemagne, vivant désormais à Harlem où il exerce le métier de prêteur sur gages. C'est un homme froid, sans émotion, dans ses affaires comme dans ses relations aux autres. Accablé par les souvenirs des camps de concentration et par la culpabilité du survivant, il a besoin d'un électrochoc pour recommencer à vivre. Celui-ci va venir de son jeune commis, qui essaye maladroitement de le sortir de sa carapace...
En voici la bande-annonce..
Un thème rarissime à l'époque
Sur le plan cinématographique, plusieurs œuvres majeures -des documentaires- ont contribué de façon décisive à façonner la Mémoire de l'extermination des Juifs en Europe, non seulement en France mais aussi à l'étranger. Ce fut le cas de l'extraordinaire et bouleversant Nuit et brouillard d'Alain Resnais, en 1955. Et, bien sûr, du film fleuve Shoah de Claude Lanzmann, sorti en 1985.
Du côté de la fiction, les exemples furent nettement clairsemés pendant longtemps. "A la date de la sortie du film, le cinéma de fiction a très, très peu évoqué la Shoah" explique l'historien et critique Jean-Michel Frodon. "Les Américains ont pu voir, dans les images d'actualités qui étaient diffusées en avant-programme des films dans les salles, les images d'horreur de l'ouverture des camps. Mais ca va s'arrêter très vite, pour plusieurs raisons.
La première, c'est que les gens n'avaient pas envie de voir ça. La seconde, c'est que beaucoup n'y croyaient pas, y voyant même des images de propagande. La troisième raison, c'est qu'après la Seconde Guerre mondiale, l'ennemi principal n'était plus l'Allemagne Nazie, mais les communistes, avec le début de la Guerre Froide. Il y a quand même eu quelques films, mais très peu : le Criminel d'Orson Welles. Le film Jugement à Nuremberg, en 1961, qui utilise une partie des images de l'ouverture des camps. Ou l'adaptation du Journal d'Anne Frank par George Stevens, en 1959".
The Pawnbroker, un passé qui ne passe pas
Tourné dans un contexte très particulier, en pleine période aussi pour le Mouvement des droits civiques qui battait alors son plein aux Etats-Unis, The Pawnbroker "est un film qui se fait vraiment à l'écart des studios et de leurs contraintes" explique l'ex journaliste devenu cinéaste Nicolas Saada. "Sidney Lumet ne s'est jamais vu comme un auteur, terme qu'il a toujours réfuté. Mais comme un très grand artisan. C'est pour cette raison qu'il s'est toujours entouré de très grands techniciens".
Il est effectivement allé chercher un très grand chef opérateur, Boris Kaufman. Influencé par le cinéma de la Nouvelle Vague, Kaufman emballe l'oeuvre de Lumet dans un noir et blanc absolument électrisant, tandis que le réalisateur irrigue son film de nombreuses scènes tournées en caméra cachée dans les rues de Harlem, conférant à son oeuvre un aspect documentaire. L'autre artisan, tout aussi fabuleux, est son monteur, Ralph Rosenblum, qui multiplie les brèves séquences de flashbacks traumatisants vécus par Sol Nazerman.
Au début, ces souvenirs sont essentiellement des fragments, terriblement poignants. Mais le montage de Ralph Rosenblum emprunte les techniques de montage choc rendues populaires par les films de la Nouvelle Vague, pour montrer comment une "simple" bagarre sur un terrain de basket évoque un homme pris au piège dans une clôture de barbelés. Comment une rame de métro bondée aux heures de pointes ressemble à un wagon à bestiaux surchargé de déportés. Ou comment la bague en verre bon marché d'une jeune fille enceinte rappelle à Sol le vol par les nazis des bijoux des femmes juives sans défense...
L'environnement de travail de Sol est tout aussi anxiogène : passant ses journées confiné dans une boutique littéralement ceinturée de grillage et barreaux de fer pour éviter les vols et les agressions, c'est aussi une façon sordide de revivre un enfermement qu'il a déjà vécu, faisant ressurgir un passé qui ne passe pas.
Si le passé le hante, c'est aussi parce que le présent ne cesse d'y faire écho. Si les souvenirs reviennent sous forme de flashbacks, si les corps sont déformés par des courtes focales, si les gratte-ciels font l'effet d'une prison, si les scènes de la vie quotidienne se calquent parfois sur celles de la mémoire, c'est parce que la vie à New York est aussi faite de ghettoisation, d'humiliation, de cloisonnement et de violence.
"Un cas spécial et unique"
Au-delà même de son sujet, The Pawnbroker a aussi eu une portée historique, au regard de la censure. Dans une scène, une prostituée afro-américaine (Thelma Oliver) dévoile ses seins dans l'espoir d'obtenir un prêt, ce qui provoque chez Sol une terrible séquence vécue par sa femme, Ruth (Linda Geiser), victime d'abus sexuels de la part des gardes du camp de concentration. Lumet était convaincu que la nudité désexualisée traduisait légitimement le tourment de Sol, et n'avait pas prit la peine de tourner d'autres prises.
Mais Geoffrey Shurlock, à la tête de la Production Code Administration, fut d'un tout autre avis... En vigueur depuis 1934, le Code Hays avait beau subir régulièrement des coups de boutoir, contraignant aussi des cinéastes comme Alfred Hitchcock à le contourner astucieusement, il était toujours alimenté par les groupes de pression religieux. Shurlock se rangea à l'avis de l'influente Catholic Legion of Decency, qui avait condamné The Pawnbroker.
Sur les conseils du réalisateur Joseph L. Mankiewicz, Sidney Lumet plaida sa cause en commission d'appel, devant la Motion Picture Association of America, qui supervisait le Code. Par six voix contre trois, le conseil accorda finalement une dérogation au film qui sortira avec son visa en 1965, en décrétant que l'oeuvre était "un cas spécial et unique", même s'il ne devait pas créer de précédent.
Par cette décision et sans le savoir, l'organisme se tira une balle dans le pied et se saborda. Trois ans plus tard, un nouveau système de classification des films se mettra en place, à la faveur d'un Nouvel Hollywood beaucoup plus permissif.
The Pawnbroker a été invisible pendant des années en France, et fut même inédit en vidéo chez nous. L'éditeur Potemkine a réparé par bonheur ce préjudice moral en éditant le film en DVD et Blu ray en 2021. C'est dire si l'attente aura été longue, mais elle en valait la peine. Si vous n'avez jamais vu cette merveille absolue, vous savez ce qui vous reste à faire.
publié le 27 septembre, Olivier Pallaruelo, Allociné