The Phoenician Scheme : non, Wes Anderson ne fait pas toujours le même film !
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Passé par la Compétition du Festival de Cannes 2025, "The Phoenician Scheme" est très vite sorti dans les salles françaises, accompagné par les clichés habituels qui entourent Wes Anderson. Et qui ne sont pas tout à fait vrais.
© Universal Pictures International France
Les clichés ont la peau dure (ça fait partie de leur nature) et ceux qui entourent Wes Anderson ne font pas exception. Pour beaucoup de spectateurs, certes de plus en plus nombreux, son oeuvre ne serait rien d'autre qu'un cinéma de chef décorateur, dont ne ressortent que des belles images, composées de façon symétrique avec un vrai sens du détail, et que l'on visionne comme un livre dont on ne regarde que les illustrations au lieu de lire le texte. Ce qui est faux, même s'il reste attaché à ce style immédiatement reconnaissable alors que sa mise en scène paraît de plus en plus radicale.
Le malentendu Wes Anderson
De toute manière, il semble y avoir un malentendu avec Wes Anderson depuis longtemps, pour ne pas dire toujours. Avec son look de dandy et son amour de Paris, où il vit une bonne partie de l'année, on a pu le considérer comme un réalisateur britannique doté d'un peu de sang français. Perdu : il est américain. Mais pas New-Yorkais comme son co-scénariste occasionnel Noah Baumbach, non. Il est aussi texan que Matthew McConaughey, né la même année que lui, en 1969. Et les idées reçues autour de son cinéma reviennent aussi régulièrement qu'il signe un nouvel opus, c'est-à-dire tous les deux ans depuis le Covid.
Renouant avec la thématique familiale au coeur de La Famille Tenenbaum, La Vie aquatique ou A bord du Darjeeling Limited, The Phoenician Scheme est, en effet, aussi différent d'Asteroid City que ce dernier l'était de The French Dispatch, malgré des visages qui reviennent souvent pour ne pas dire toujours. Pour la faire courte, le douzième long métrage du réalisateur texan mêle la phase intime de sa carrière, développée à ses débuts entre 1996 et 2008, et son versant politique, à l'oeuvre depuis 2010. Avec l'humanisme comme trait d'union.
Une place de choix à la mort
A l'image du Mr. Fox de son film d'animation, Wes Anderson est un artiste frondeur et subversif en costume de dandy, qui utilise la forme de la fable pour évoquer notre monde et offre une place de choix à la mort, qui occupe une place grandissante dans son univers coloré, où les miniatures encapsulent notre société alors que le format carré de ses images deviennent le symbole d'une planète qui ne tourne plus rond. En plus d'être ancré dans l'entre-deux Guerres et de décrire une Europe en mutation (comme son cinéma l'était alors), The Grand Budapest Hotel se faisait ainsi l'écho des différentes crises migratoires, au même titre que L'Île aux chiens, son autre bijou en stop-motion.
Son film le plus violent
Lequel était alors vu, par Telerama, comme un "film politique haletant et foisonnant", compliment qui peut aujourd'hui s'appliquer à The Phoenician Scheme. Deux ans après avoir évoqué la peur du vide le temps d'une allégorie de nos vies pendant le Covid dans Asteroid City (son premier opus tourné depuis le début de la pandémie), il nous convie à une aventure exotique façon Tintin en forme de critique du capitalisme (comme Fantastic Mr. Fox l'était) et signe son film le plus violent, dans lequel le personnage principal joué par Benicio del Toro échappe à plusieurs tentatives d'assassinat tandis qu'un autre explose sous l'effet d'une grenade. Le tout avec cette science du décalage qui est la sienne.
"Les gens disent que son cinéma est cartoonesque", nous répond Benicio del Toro lorsque nous évoquons avec lui les clichés sur l'oeuvre de Wes Anderson que cet opus contredit. "Pas seulement parce que celui-ci est violent et sanglant. Il raconte le parcours d'un être humain qui devient meilleur, de façon épique et poétique. Les séquences oniriques ont un sens : elles nous parlent de ce personnage, et tous ceux qui l'entourent évoluent également. C'est un film optimiste et plein d'espoir. Mais les films de Wes Anderson, pour moi, sont riches et complexes, comme les meilleurs romans que j'ai lus. Ils contiennent beaucoup de messages, beaucoup de réflexions. Ça fait réfléchir, ça fait du bien, ça rend triste, ça fait réfléchir. C'est la raison pour laquelle les gens s'intéressent à ses films même s'ils n'en sont pas conscients, la raison pour laquelle ils nous touchent."
Un bouclier face au monde
Fils de parents divorcés, Wes Anderson creuse un peu plus ici cette idée, récurrente dans sa filmographie, du noyau familial comme bouclier face au monde qui nous entoure. Papa d'une petite Freya depuis 2016, il raconte ici la relation entre un père et sa fille, une grande première dans son cinéma qui donne à The Phoenician Scheme des accents un peu plus personnels et humains, derrière cette angoisse palpable du monde chaotique dans lequel elle est née et grandit jour après jour. Avec, peut-être, une forme de mea culpa pour ses absences lors des tournages de The French Dispatch (en France et plus précisément à Angoulême) et Asteroid City (en Espagne).
Il y a donc un style, reconnaissable au premier coup-d'oeil et dont le principal intéressé ne semble pas vouloir se débarrasser. Oui. Mais réduire Wes Anderson à un simple faiseur de vignettes dénuée d'âmes ou de propos est toujours aussi faux aujourd'hui qu'il y a dix ans ans, et The Phoenician Scheme ne fait que le prouver davantage, en réunissant quelques-uns de ses thèmes fétiches (ce n'est pas un auteur pour rien) dans un voyage haut en couleur à différents endroits du globe, sur fond d'espionnage industriel, qui constitue aussi bien un miroir déformant de notre époque qu'une bulle qui nous en protège pendant une centaine de minutes.
"Les films de Wes Anderson sont riches et complexes, comme les meilleurs romans que j'ai lus"
Dans la forme autant que sur le fond, le long métrage s'inscrit dans la lignée des précédents tout autant qu'il s'en détache. Une rupture (en douceur) dans la continuité et une nouvelle preuve que Wes Anderson ne nous propose pas le même film à chaque sortie, ce sur quoi Richard Ayoade ne nous contredira pas : "Chacun de ses films contredit les clichés à son sujet", nous dit l'acteur. "Celui-ci ne fera pas exception, et même le fait de le revoir remet en question ce que vous en pensiez initialement."
"Très souvent, en tant que fan, vous avez presqu'envie que le film soit identique au précédent parce que vous l'avez beaucoup aimé. Il faut le voir une fois et se dire : 'OK, ce n'était pas Rushmore. C'est La Famille Tennebaum et c'est génial. Mais je dois le revoir parce que Rushmore me touche encore beaucoup.' Le problème de Wes Anderson, c'est qu'il y a comme un excès d'amour envers ses films, qu'il faut surmonter pour pouvoir voir le suivant et en apprécier les différences." Et ce sera peut-être le cas (dans deux ans ?) avec le successeur de The Phoenician Scheme, qui pourrait gagner en popularité au fil du temps en prouvant qu'il n'est pas une redite de ses précédents opus.
Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Cannes le 17 mai 2025
publié le 31 mai, Maximilien Pierrette, Allociné